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Vw^Toronto
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U3RARY
ACADÉMIE ROYALE DE BELGIQUE.
TYPOGRAPHIE DE M. ^VEISSENBRVCH, IMPRIMEUR DU ROI.
7, RUE I)U JIIJSÉE.
LI ROUMANS
DE
CLËOMADÈS,
PAR
ADENÈS LI ROIS
PUBLIÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS,
D'âPRLS m MANUSCRIT M LA BIBLIOTHÈQUE DE L'ARSENAL, A PARIS,
PAK
ANDRÉ VAN HASSELT
.M£MBH£: DE L'ACADÉMIE ROYALE DE BELGIQUE
TOME PREMIER
BRUXELLES,
COMPTOIR UNIVERSEL d'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE,
Victor Ouvaux et C'*^^,
rue saint- jean, 26.
1865
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INTRODUCTION.
Sur la vie du poëte Adenès ou Adans, à coup sûr un
des plus considérables, quoiqu'un des moins renommés
de son temps , l'histoire littéraire ne possède guère
d autres détails que ceux dont nous sommes redevables
à lui-même et qui se trouvent semés ça et là dans ses
écrits comme par hasard. Si le nom même sous lequel
il est le plus généralement connu n'est tout simplement
qu'un de ces diminutifs dont l'usage fut si commun au
moyen âge, ou si, comme le pense M. Paulin Paris ^ il
fut donné à notre Adans pour le distinguer du célèbre
Adam de le Halle, son émule et son contemporain, c'est
ce qu'il n'est pas possible de décider.
Nous n'avons pas des lumières plus certaines pour
déterminer d'une manière précise la signification de p/n
son surnom le Roi. Adenès le prit- il parce, que selon ' y
M. Paris ^ il occupait à la cour du duc de Brabant ' "
Henri HI la charge de chef ou roi des ménestrels, fonc- /^-^
tion très-complexe, en vertu de laquelle celui qui s'en
trouvait investi était à la fois « chef d'orchestre, di-
recteur de théâtre, et, s'il nous est permis de l'ajouter,
» Histoire littéraire de la France, t. XX, p. 679.
3 IMd., p. 677.
— VI —
intendant des plaisirs? Ou parce que, d'après Laserna
Santander^ et Ferdinand Wolf- , il était attaché au
service du même prince en qualité de héraut ou de roi
d'armes? Ou parce que, s'il faut en croire M. Francisque
MicheP, il était chef ou roi d'une de ces associations
httérairesqui, connues sous le nom de puys et instituées
à l'exemple des cours d'amour de la Provence, exis-
taient en Flandre depuis la première moitié du xm® siè-
cle et qui s'y sont perpétuées jusqu'à nos jours sous la
dénomination plus moderne de sociétés de rhétorique ?
Ou bien parce que, d'après l'opinion de M. Roque -
fort\ il obtint simplement une couronne dans quelque
concours poétique ouvert par l'une ou l'autre de ces
compagnies? Rien ne nous permet de l'affirmer, bien
que nous inclinions à admettre de préférence, parmi
toutes ces conjectures diverses, celle de M. Paulin Paris.
En effet, si l'opinion d'après laquelle notre poëte aurait
été héraut ou roi d'armes du duc Henri de Brabant est
simplement basée sur la complaisance, ou, si l'on veut,
sur l'espèce d'affectation qu'il met , dans plusieurs pas-
sades de Cléomadès, à faire montre de ses connaissances
en héraldique en blasonnant les écussons des chevaliers
qu'il met en scène, nous pourrions opposer à ce fait un
fait d'une autre nature qui se manifeste dans le même ou-
vrage : c'est l'insistance avec laquelle Adenès fait valoir
l importance des ménestrels, les services qu'ils peuvent
rendre à leur maître et le dévouement qu'ils doivent lui
" Mémoi7'e historique svr labihliothpqucdite de Bourgogne, p. 118.
2 IJeher die aU-franzbsischeri Heldengedichte, p. 30.
« Exar.^cn critique du roman de Berte, p. 7.
* État de la podsie française 'pendant les xu« et xiii« siècles, p. 138.
^ VIT —
témoigner dans les circonstances difficiles. En outre,
tous les instruments de musique lui sont familiers, et
il en donne le détail a plusieurs reprises. Enfin, d'apivs
son propre témoignage, il occupait la fonction officielle
de ménestrel à la cour du duc Henri III, et l'on ne sau-
rait douter que son talent ne l'ait fait élcNor au titre de
roi (régisseur ou directeur) des musiciens ses confrères,
(|ualifîcationque nous voyons, dès le moyen âge, admise
dans nos anciennes confréries littéraires, dont le chef
portait même quelquefois le titre d'empereur.
On ne possède pas des renseignements plus positifs
sur le lieu de naissance, sur la famille et sur la posi-
tion sociale d'Adenès. Cependant nous pouvons admet-
tre, d'après une conjecture généralement consacrée ,
(ju'il fut d'origine brabançonne. En effet, il nous ap-
prend, dans son poëme de Cléomadès, quil dut à la
munificence du duc de Bra]>ant Henri ÏH le bienfait de
son instruction littéraire et de son éducation. On sait
que ce prince, qui gouverna le duché depuis l'an 1^48
jusqu'à sa mort survenue en i 261 , accueillait volontiers
les poètes et qu'il cultivait lui-même les lettres avec
quelque succès, comme l'attestent trois ou quatre de ses
chansons que le temps nous a conservées. C'est de lui
qu'Adenès entend parler dans ces vers :
Menestrex au "bon duc Henri
Fui. Cil m'aleva et norri
Et me fist mon mestier aprendre.
Diex l'en vueille guerredon rendre
Avoec ses sains en paradis !
De ces lignes on a déduit naturellement qu'Adenès vit
— VIII —
le jour en Brabant, qu'il appartenait à une famille peu
favorisée des dons de la fortune et que sa naissance ne
saurait guère être reportée au delà de l'an 1 240. On y
voit aussi qu une fois initié à son art, il obtint la posi-
tion de ménestrel à la cour de son généreux protecteur.
Si à ce titre il vécut dans une certaine familiarité lit-
téraire avec Henri III, on ne le sait pas d une manière
positive; mais rien n'autorise à en douter. EnefTet, dans
plusieurs passages de Cléomadès, il manifeste le plus
vif attachement pour le prince brabançon. IMéme, lors-
que, le 28 février 1261 , le duc, se trouvant malade à
Louvain et sentant venir la mort, eut fait ouvrir toutes
larges les portes de son hôtel, afin que, riches et pau-
vres, on laissât approcher de sa couche tous ceux qui le
souhaiteraient, Adenès ne put manquer d'assister pieu-
sement à cette belle agonie, durant laquelle, loin d'avoir
besoin de sermons, le mourant prêchait lui-même les
autres et distribuait des aumônes : «Jemeïsmes, » dit-il,
« Je meïsmes aussi i fui,
Qui puis bien dire , sans doutance,
K'ains plus bêle reconnoissance
Ne pot avoir nus hom mortes
Que il ot. Diex en soit loés!
Je vous pri que pour lui priiez
Que Diex li pardoinst ses péchiez
' Si vraiement qu'il pardonna
Sa mort,- le jour que l'assena
Longis de sa lance ou costé,
Quant par lui fumes racheté.
Et tout cil soient beneôit
Qui diront : « Amen ! Diex Totroit ! »
Bien des années après ce jour, il se souvint encore
^ IX —
avec attendrissement de la triste et touchante scène
dont il avait été témoin, et s'écria dans l'élan de sa re-
connaissance :
Loiaus princes fu et gontis,
Et bons et biaus et dous et frans
Et courtois. Ne fu ce duels grans
Quant tex princes si tost moru
Conme li bons dux Henris fu.
Nous ignorons quelle fut, à la cour de Brabant, la po-
sition d'Adenès durant les longues querelles intestines
dont le duché fut le théâtre après la mort d'Henri III et
qui s'élevèrent à l'occasion de la tutelle des enfants mi-
neurs encore de ce prince. On sait que ce fut seulement
en 1267 que l'aîné, Henri, disgracié de la nature et fai-
ble d'esprit, se retira dans un monastère d'Augustins à
Dijon, après avoir abdiqué l'autorité ducale en faveur de
son frère puîné, Jean, premier du nom ; que celui-ci,
alors âgé de 16 ans, fut inauguré l'année suivante, et
que Godefroi, le plus jeune des trois fils du feu duc, fut
investi du comté d'Arschot. Ces deux princes parais-
sent avoir continué à notre poète la protection et la
bienveillance dont leur père l'avait honoré; car voici
comment il s'exprime dans un autre endroit de Cléo-
madès :
... Puist (Diex) le duc Jehan garder
De Brabant, en honneur monter
Le vueille, etli doinst chose faire
Qui lui et au siècle puist plaire !
Lui et mon seignor Godefroit
Maintes fois m'ont gardé dou froit.
Cil dont je faz ci mencion,
Diex lor en rende guerredon !
— X -
Cependant il ne resta pas longtemps à la cour du
nouveau duc, soit que son imagination, surexcitée par
les créations romanesques et les poétiques incidents des
gestes au récit desquelles il allait désormais consacrer
son talent, lui eût inspiré le goût des voyages lointains
et des aventures peut-être, soit aussi qu'il n'eût pas
Irouvé dans Jean I®' un admirateur assez fervent des
lettres françaises, ce prince, poëte lui-même, s étant
adonné plus spécialement à la culture de la langue fla-
mande, comme on peut l'inférer de neuf chansons qu'il
nous a laissées et qui sont écrites dans cet idiome. Que!
que soit le motif réel qui l'ait décidé à quitter la cour
brabançonne, nous le trouvons attaché en 1269 à Gui
de Dampierre, comte de Flandre, dont le père, Guil-
laume, avait été un zélé protecteur des poètes selon le
témoignage de Marie de France et de plusieurs autres
écrivains contemporains. Gui lui-même avait hérité de
son père le goût des lettres comme l'atteste Adenès dan:?
ces vers de son chant des Enfances Ogier :
Li jong-leôur deverontbien plourer
Quant il morra ; car moult pourront aler
Ains que tel prince puissent mais recouvrer.
La nouvelle position acquise par le poëte devait lui
sourire d'autant plus que son maître, l'un des grands
vassaux de la France, du chef de sa mère ^larguerite de
Flandre, se préparait en ce moment même à prendre
part à la deuxième croisade organisée par saint Louis.
Aussi bien cette expédition allait offrir à notre ménes-
trel l'occasion de voir de près le spectacle des combats
XI
et dos grands coups d'épéo qu'il s'apj)r6lait à décrire
dans SCS chants.
En ciïet, au ])rintonips do l'année 1270, nous le
voyons suivre Gui de Danipierre, avec tout le corps des
ménestrels , à Aiguës -Mortes ou l'armée royale se ras-
semblait.
On sait que cette croisade, destinée d'abord à soutenir
la jniissance déjà chancelante des chrétiens en Syrie, fut
brusquement détournée de son but par l'influence du
roi Charles de Sicile et dirigée vers Tunis. Rarement
peut-être on vit une expédition plus dispendieuse à la
fois et plus stérile. Arrivée en Afrique le 1 8 juillet, l'ar-
mée rentra en Europe le 18 novembre, après avoir
accompli quelques infructueux faits d'armes et vu mourir,
deux mois auparavant, le roi Louis non loin des ruines
historiques de Carthage.
Adenès eut-il même le privilège de descendre avec
son maître sur la côte d'Afrique? Ou resta-t-il dans l'un
des navires qui se tinrent à l'ancre sur la rade de Tunis,
avec les maisons de la reine de Navarre, de la comtesse
d'Artois et de la femme de Philippe de France? Aucun
document ne nousrenseigne à ce sujet. De sorte que notre
poète se vit peut-être trompé dans l'espoir qu il devait
nourrir d'assister à quelque importante action mili-
taire, ou de s'y mêler, à l'exemple de son poétique pré-
décesseur Quesnes ou Conon de Béthune.
La flotte ayant transporté l'armée royale de Tunis à
Trapani en Sicile, vers le milieu du mois de novembre
1270, nous y retrouvons Adenès. Les comptes de l'offi-
cier chargé des recettes et des dépenses de Gui de
— XII —
Dampierre nous montrent successivement le poëte à
Palerme, à Montréal, à Messine, à Catane, prenant part
sans doute , avec la chevalerie flamande , à une de ces
grandes montres militaires que Charles de Sicile de-
vait être heureux de présenter à son nouveau royaume
en faisant défiler à travers les principales villes les
hclliqucuses épées de la France , pour imposer à une
population mal soumise et contenir des haines qui abou-
tirent douze ans plus tard aux sanglantes Vêpres sici-
liennes. Les mêmes documents nous font connaître un
assez curieux épisode de cette promenade armée : c'est
un dîner que le comte Gui donna à la compagnie de
ses ménestrels , le mardi après Noël, à Calabouton ^ et
auquel il assista lui-même. D'après l'état des dépenses,
le festin coûta onze livres cinq sols et un denier, le pain
cent cinq sols, le vin quatre livres cinq sols, et le loyer
de la salle quinze sols.
Le 1 9 janvier 1 271 , Adenès passe, avec la maison de
Gui de Dampierre, le détroit du Phare et arrive à Semi-
nara dans la Calabre ultérieure. Ensuite il s'achemine
vers Monteleone, puis vers Nicastro; et, après avoir fait
une halte de deux jours dans chacune de ces villes, il se
dirige vers Cosenza oîi le comte Gui rejoint le roi Phi-
lippe de France. 11 atteint Naples le 20 février, partie
lendemain pour Capoue et entre à Rome le 3 mars. De
là il prend route par Yiterbe vers Florence qu'il visite
' Il faut lire sans doute Calatubo, localité située entre Alcamo et
Balestrate.
Voy. Carte comparée de la Sicile moderne avec la Sicile au xii« siècle
d'après Edresi et d'autres géographes arabes, 'publiée sous les auspices de
M. le duc de Luynes, par A. -H, Bufouret A^ Amari.
— XIII —
le 11 avril. Il traverse ensuite Prato. Bologne, Modône
et Reggio pour se reposer à Parme depuis le 23 jusqu'au
27 du môme mois. Il continue son voyage par Bergame
vers Milan, où il s'arrête trois jours et d'où il se dirige vers
les Alpes par Novarre, Verceil, Ivrée et Aoste. Arrivé
le 1 1 mai au pied du grand Saint-Bernard, il en com-
mence l'ascension le lendemain, et dîne au célèbre hos-
pice de la montagne, pour descendre, le jour suivant, à
Villeneuve à l'extrémité orientale du lac de Genève. Il
atteint Lausanne le 1 4 mai , arrive à Dole le 1 8, et gagne
finalement Paris par Châtillon, Bar- sur- Aube et Provins.
S'il ne fut pas donné à notre poète de prendre un rôle
actif dans l'expédition avortée de Tunis, au moins il
rapporta de son voyage une foule de souvenirs dont il
enrichit plus tard son poëme des Enfances Ogier et
celui de Cléomadès.
On a prétendu ^ qu'Adenès suivit à Paris la princesse
Marie de Brabant, lorsqu'elle épousa, en 1274, le roi
Philippe le Hardi, et qu'il resta, depuis cette époque,
attaché au service de la jeune reine. Cependant ce fait
n'est rien moins que probable; car nous savons, par
deux états de dépense de la maison de Gui de Dam-
pierre, que, pendant les années 1275 et 1276, notre
poëte recevait encore des gages de ce prince. Puis, d'ail-
leurs, lui-même, après avoir dit, dans son poëme des
Enfances Ogier, qu'il écrivit cette geste à la demande
du comte de Flandre, ajoute :
Ce livre "vueil la roïne envoyer
Marie.
• Ferd. Wolf, Ouvr. cité, p. 31.
— XIV —
En outre, à la fin du roman de Cléomadès, le dernier
ouvrage qu'il ait composé, il nous apprend qu il appar-
tenait encore à Gui de Dampierre.
Et (Diex) g-artle bon conte Guion
De Flandres, cui loer doit on ;
Car en lui maint, par vérité,
Fois et honnours et charité;
Et certes, se à lui n'estoie.
De la bonté plus parleroie
De lui et de ses bons en fans
Et cui loiautez est manans.
A tant m'en vueil ore passer.
Li biens se sara bien moustrer.
Lui et les siens Diex garder vueille
Et tous à s'amour les acueille.
Il résulte manifestement de là qu'il était encore
attaché à la maison de Flandre, alors que la princesse
brabançonne portait déjà depuis longtemps la couronne
des lis.
iMais jusqu'à quelle époque demeura-t-il à la cour de
Gui? Pas le moindre renseignement ne nous permet de
préciser ce point.
Entra- t-il même temporairement au service de la reine
Marie? Aucun fait ne nous éclaire à ce sujet bien qu'il
nous soit assez difficile de comprendre comment il eût
pu , sans avoir longtemps séjourné sur les bords de
la Seine , étudier aussi profondément qu'il l'a fait le
dialecte de l'Ile-de-France; car, ainsi que l'observe
M. Paulin Paris \ « nulle part la langue et rorthograpbe
du xni® siècle ne sont plus nettement et plus heureuse -
' Oiivr. cit , p. 683.
XV
liiciit représontéos que flans les manuscrits conservés de
ses ouvrages, et (Hii, souvent exécutés sous ses yeux,
sont tous conformes les uns aux autres. »
Quoi qu'il en soit, d'après deux indications qui nous
sont fournies par Adenès lui-même, l'une dans les
Enfances Ocjier, l'autre dans Berte ans grans pies, il
allait parfois à Saint-Denis consulter quelque moine on
la librairie de cette illustre abbaye sur les Ystoires qu il
s'occupait de traduire en poèmes. Ces voyages, qui
avaient toujours lieu au printemps,
A l'issue cVîivril, uns temps dons et joli
Que erbelete poignant et pré sont reverdi,
il les faisait probablement à la suite du comte Gui, qi:e
des liens de famille unissaient à la reine iMarie et ({ue,
d'ailleurs, ses obligations de vassal de la France devaient
assez souvent amener auprès de son suzerain Philippe
le Hardi. Peut-être chacun de ces séjours à Paris était-
il pour Adenès une occasion de se voir admis auprès de
la reine elle-même, qui, fille et sœur de poète, ne pou-
vait manquer de faire bon accueil à l'ancien protégé de
son père le duc Henri HI et au ménestrel titulaire du
comte de Flandre.
Ce fut , nous n'en doutons point , durant un de ces
A oyages qu' Adenès fut présenté à Blanche de France ,
sœur du roi, et, depuis 1 275, veuve de Ferdinand de la
Cerda, infant de Castille, à Robert H, comte d'Artois et
neveu de Philippe le Hardi, ainsi qu'à Mahaut, fille de
ce prince. Et c'est là sans doute aussi que l'idée de son
— XVI —
poëme de Cléomadès lui fut suggérée par la reine Marie
ou plutôt par la princesse Blanche de France.
On ignore en quelle année le poëte mourut.
M. Paulin Paris, dans l'excellente notice qu il a consa-
crée à Adenôs et à laquelle nous avons fait de fréquents
emprunts, dit que notre poëte se trouvait encore en
1296 au service du comte de Flandre ^ Mais nous ne
savons sur quelles preuves l'opinion du savant philo-
logue est fondée , à moins qu il n'y ait dans cette indi-
cation une erreur typographique et qu'il ne faille lire
1276 au lieu de 1296. Néanmoins le fait se trouve con-
firmé par une indication que M. le baron Kervyn de
Lettenhove a tout récemment recueillie dans l'état
des dépenses d'Edouard P"" d'Angleterre, et d'où il ré-
sulte qu'Adenès vivait encore en 1 297. On sait que ce roi,
ayant fiancé son fils le prince de Galles à Philippine,
fille de Gui de Dampierre, vint, dans le courant de cette
année môme, en Flandre pour assister le comte dans la
guerre qu'il avait entreprise contre son suzerain Philippe
le Bel, roi de France. Or, les comptes de la maison
d'Edouard P' nous apprennent que le roi se trouva,
le 5 novembre 1 297, à Ypres où deux ménestrels de la
ville, Robinet et AUuin, furent admis à l'honneur de
lui donner une preuve de leur talent. Trois jours plus
tard, le 8 novembre, étant à G and, il fit remettre à
Adenès, ménestrel du comte de Flandre, un fermail d'or
de la valeur de soixante sols, sans doute parce que notre
poëte, à son tour, s'était fait entendre à l'hôte royal de
•
» Omr. cit., ^.QS2.
— XVII —
Gui (le Dampicrre . o Firmaculum aureum pretii'LX s.
« datui' per Ricardum vidulalorem régis, nomine régis,
« Adœ mencstratto comitis Flandriœ , apud Gand,
« VIII die novemhris '. »
Ce document est jusqu'à présent le dernier oii Adenès
se trouve mentionne.
Quoi qu'il en soit, nous pensons qu'on peut, sans ris-
quer de trop s'éloigner de la vérité, rapporter la mort
du ménestrel brabançon à l'une des quinze dernières
années du xiu® siècle.
Il nous reste de lui quatre grandes compositions épi-
ques ou romanesques : les Enfances Ogier, Berte ans
gitans pies, Buevon de Commarcliis et Cléomadès. Ils
furent sans doute écrits dans l'ordre indiqué par l'au-
teur lui-même en ces vers empruntés au dernier de ces
ouvrages :
Je qui fis d'Ogier le Danois,
Et de Bertrain qui fu ou bois,
Et de Buevon de Commarchis,
Ai un autre livre rempris
Moult merveilleus et moult divers.
De ces quatre productions , une seule , Berte aus
grans pies, a été publiée.
La geste des Enfances Ogier, qui comprend au delà
de 8,000 vers, est, d'après l'analyse qu'en a donnée
M. Paulin Paris , une paraphrase un peu traînante,
quoique généralement versifiée avec élégance, dupoëme
rude , mais animé, que Raimbert de Paris écrivit , au
' Codd. Mss. British Muséum, n° 6965.
— XVIII —
commencement du xiii*' siècle, sur les aventures de cet
Ogier le Danois dont la merveilleuse légende se mêle si
étroitement à celle des paladins de Gharlemagne.
Le poëme de Berte aus grans pies , dont nous
devons la première publication à M. Paulin Paris et dont
une seconde édition se préparc en ce moment par les
soins de M. Gaston Paris, un des plus jeunes 3t cependant
un des plus érudits philologues français, est la deuxième
composition d'Adenès. Il a pour sujet la légende de cette
Eerlhc, fdle du roi Flore de Hongrie, dont les roman-
ciers du moyen Age ont fait la mère de Gharlemagne,
soit d'après une chronique provençale, inédite encore,
mais mentionnée par M. Paulin Paris ', soit d'après la
chronique allemande de Weihenstephan - que l'on
ra{)porte au xin' siècle , soit d'après des récits populaires
dont Godefroid de Yiterbe'^ s'était déjà fait l'écho un
siècle avant x\denès et peut-être même antérieurement
à la chronique provençale dont il vient d'être parlée
Buevon de Commarcfiis, qui est la troisième chanson
de notre poëte et que l'on regarde comme la plus faible
de ses productions, constitue un simple imitation ou
plutôt un simple remaniement du Siège de Barbastre,
l'une des branches du cycle romanesque d'Aiméry de
Narbonne et de ses enfants.
• Ilisûoire littér. de la France, t. XX, p. 702.
- VoN Aretin, JSUesûe Sage neier die Gelurt und Jngend Karîs des
Grossen.
"^ GOD. ViTERB. Chronic. part. XVII, ap. Pistok., t. II, p. 300.
^ Dans le cours de cette notice, nous avons constamment écrit Berte
ans grans înés par respect pour lortliographe des manuscrits existants.
Mais nous croyons qu'il faut lire Berte au gran pié, conformément à la
lé""ende allemande d'après laquelle la mère de la véritable Bertlie
XIX
Enfin, Ig dernier ouvrage d'Adenès que nous connais-
sions, c'est le roman de Clcomadês, qui est aussi le plus
considérable de ses écrits.
D'après ce qu'il nous apprend lui-même, au début d<'
ce poëme, l'idée lui en fut suggérée par deux grandes
dames, et ce ne fut pas sans une certaine crainte qu'il
entreprit ce travail ;
Je m'esmay forment de l'emprise
Comment l'aie bien à cliief mise ;
Mais ce me fait reconforter
Que me daignierent commander
Que je ceste estoire entendisse
Et à rimer l'eutrepreYsse
Deux dames en cui maint la fleur
De sens, de biauté, de valeur.
Quelles sont ces dames, il n ose le révéler, de crainte
de leur déplaire.
Leur nons ne vueil en apert dire;
Car leur pais aim et dont leur ire,
Si que bien sai que je morroie
De duel, se fait ne dit aveie
Riens fors leur plaisir et leur gré.
Pour ce seront leur non nommé,
Se je puis, si couvertement
K'entendre ne puissent la gent
Les nens d'eles, quand les liront,
S'en ne leur monstre oii li non sont.
(appelée Bertha 7nif dem grossen Fusse) reconnut sa fille à la différence
qu'il y avait entre les deux pieds de la prétendue mère de Charlemagne,
et conformément à ce vers de Godefreid de Viterbe, qui, parlant de
Pépin le Bref, dit :
Elus sponsa fuit grandi pede nomine Berta.
D'ailleurs , cette opinion s'accorde parfaitement avec les Heali di
Francia où il est dit (lib. YI, cap. 11) : « le vi avviso clie Berta ha un
« piè un peco maggior dell' altre, ed e il piè destro. »
— XX —
Après avoir ainsi piqué la curiosité du lecteur, il lève
enfin le voile vers la fin du poëme ; encore n'emploie-
t-il que la forme de l'acrostiche pour faire connaître les
noms de ses deux gracieuses inspiratrices.
res dames qui me commandèrent
h> faire ce livre, moustrerent
ï:doyaument leur humilité.
Or me doinst Diex que à leur gré
i-i'aie ma peine emploiie.
HHG li pri que il m'en aye.
îzîonmer les vueil, k'en couvent l'ai ,
Kn ce livre, et je le ferai.
dont me convient bien aviser
Wn ce que on ne puist trouver
►riourme ne voie qui ensaigne
S^iens nule qui leur nous apraigne
t^ceaux qui querre les verront.
izi'en dont riens, jà ne trouveront
Oliose escrite, n'en ai pas soingne,
Kn quoi on me truist en mençoingne,
gais en vérité la plaisans ;
ï> ce fait bon estre tendans.
pHen ne vaut chose mençongnable ;
i-ne m'en tieng à la véritable.
tdDiex ! donnés me sens par quoi
Nonmer les puisse, si com doi.
maintenant, se Diex me consaut,
f>i nonmé une qui moult vaut.
tjont me convient l'autre nonmer,
jt> Diex ! tant parfont à amer 1
goult est chascune bonne et sage
Kn fais, en dis et en usage.
tcien doivent à Dieu obéir,
tr'iement cuer et cors offrir.
î>dès mouteplient en bien.
230 croi k'en eles faille rien.
oe don leur donna Dieux sans doute.
Waïr leur fist mauvaistié toute ;
Kn leur cuers mist, ainsi le croi,
— XXI —
Amours pour lui aimer en foi.
Nonmées les ai, ce sachiez.
No cuit pas Iv'entendu Taiez,
Ne je ne quier no no vorroio.
Cet acrostiche donne le nom de Marie , reine de
France, et celui de Madame Blanche, fille de saint
Louis, qui, devenue veuve de l'infant de Castille, était
rentrée en France en 1275. Ce furent donc, au dire du
poëte, ces deux princesses qui lui inspirèrent d'écrire
les aventures merveilleuses de Cléomadès.
La geste elle-même il la dédia à Robert d'Artois :
'A noble conte, preu et sage,
D'Artois, qui a mis son usage
En Dieu honorer et servir,
Envoi mon livre, pour oyr
Comment il est fais et dites.
On a discuté la question de savoir si l'invention du
cheval de fust ou d ebène, qui est le pivot principal sur
lequel tourne le roman d'Adenès, appartient en propre à
notre poëte ou si elle est d'origine orientale. M. Keight-
ley croit en trouver des traces dans la littérature per-
sane, et la regarde comme une transformation du cheval
enchanté des Mille et une Nuits, dont Ihistoire a pu ctre
introduite dans la péninsule hispanique par les Arabes,
pour prendre racine dans la langue espagnole ; et là,
pense-t-il , Blanche de France , familiarisée avec les
poètes de cet idiome pendant le séjour de neuf années
qu'elle fit au delà des Pyrénées , recueillit cette fable
pour la transmettre au ménestrel de Gui de Dampierre ^
* Keightley, Taies and popuïar Jetions, p. 43, 71 et suiv.
b
— XXII —
Quoi qu'il en soit de cette machine poétique, nous la
retrouvons dans le roman de Pierre de Provence et de la
belle Magiielonne, dont quelques-uns font remonter l'o-
rigine au xii® siècle'. Plus tard, le vieux poëte anglais
Chaucer transforma le cheval de fust en un cheval de
bronze dans un de ses contes [Squiers Taie), et plus
tard encore Cervantes en fit le coursier du Géant Ma-
lambrun et ce fameux Clavilègne le Véloce du haut du-
quel Sancho Pança vit la terre grosse tout entière comme
un grain de moutarde-.
M. Keiglitley va plus loin. Il incline à croire que la
contexture même du roman devait être connue en Es-
pagne, où Blanche de France a pu en prendre connais-
sance^. Mais ce r/est là qu'une simple assertion, qu'il
serait fort difficile de justifier.
Moins aventureux que l'écrivain anglais, M. Paulin
Paris se borne à dire que le sujet du poëme paraît em-
prunté aux traditions espagnoles ou moresques , tous
les principaux personnages mis en scène par l'auteur
étant espagnols ou sarrasins. Mais nous n'avons pu
retrouver , ni dans le Romancero ni dans aucune autre
source de l'ancienne littérature hispanique, la moindre
trace de Faction développée par le ménestrel brabançon.
Un fait cependant nous frappe , c'est la coïncidence
de l'apparition de Cléomadès avec la tentatiA'e que fit le
roi Philippe le Hardi pour s'emparer de la Cerdagne et
du Roussillon et dans laquelle il perdit la vie en 1 285.
' Graesze, lehràuch einer alîgemeineii Literârgescliichte , t. IV,
p. 386.
' Do7i QuicJioUe, livre XLI.
' Ouvr. cit. pp. 42 et 43.
XXTIl
Le poëte n'aiirait-il pas cédé à un motif politique en
appelant l'attention sur ces provinces convoitées par la
France, malgré l'abandon que Louis IX en avait fait en
échange du Languedoc par le traité de Corbeil en 1258?
N aurait-il pas à dessein donné pour aïeul à son héros
un roi de Sartaigne , c est-à-dire , de Cerdagne et non
pas de Sardaigne, comme l'ont cru à tort le comle de
Tressan^ et le baron de Reiffenberg - ? Nous nous bor-
nons à poser ces questions sans entreprendre de les ré-
soudre.
Quant à l'agencement du poëme et aux nombreux
épisodes dont il est orné , nous ne doutons point qu'il
n'en faille faire honneur à Adenès lui-môme. Et, certes,
le poète y a fait preuve d'un talent de composition que
bien peu d'écrivains du xm^ siècle ont atteint. On peut
lui reprocher çà et là quelque longueur, quelques détails
trop développés ; mais son œuvre forme un ensemble
de conception dont toutes les parties se tiennent et sont
étroitement liées l'une à l'autre. Du reste, le lecteur en
jugera lui-même.
Une partie de l'action de Cléomadès se passe en
Espagne , et sur cette contrée Blanche de France a pu
donner au poëte des indications certaines. L'autre partie
se passe en Italie, pays qu Adenès connaissait pour
l'avoir vu de ses propres yeux et oiiil avait recueilli sans
doute les légendes relatives à Virgile l'enchanteur et
tous les détails locaux qui abondent dans le roman.
Nous ne pouvons nous défendre de croire qu Adenès
* X!orps d'extraits des romans de chevalerie, 1. 1, p. 293,
' Chronique rimée de Philippe Moushès, 1. 1, Introduction^ p. clxxvi.
XXIV
a essayé de se peindre un peu lui-même, dans l'inté-
ressant personnage de Pinchonnet, le modèle des mé-
nestrels, qui montre tant de sagacité et de dévouement
à servir Cléomadès , mais qui n'oublie pas de rappeler
adroitement que tout service mérite sa récompense.
Grant eîir a à servir gent
Qui aient tel entendement
Que service sachent merir
Ceaus qui le savent desservir;
Car moult souvent ont le bienfait
Cil qui n'ont pas service fait
Par quoi le delissent avoir.
Ce puet on en maint lieu veôir
Que cil qui desservi aront
Le merir, au merir faurront,
Et en porteront le mérite
Cil qui aront esté tout quite
De desservir le guerredon
Dont il enporteront le don.
Souventes fois est avenu
Ce que j'ai ci amenteii.
Ne sont ne avisé ne sage
Cil qui maintienent tel usage;
Mais je ne Tamet h nului.
Bien se gart chascuns endroit lui
Qu'il paie le desserveôur.
Si aura aumosne et honneur;
Car qui autrui service prent,
Pechié fait, se il ne le rent.
Le poëme de Cléomadès a été l'objet de nombreuses
imitations, qui ont paru sous des titres différents, tels
que le Cheval de fust, Celinde et Mellarcliiis, etc., mais
qui toutes reproduisent dîme manière plus ou moins
servile l'œuvre du poète belge. Le roman de Valentin
et Orson en est une contrefaçon grossière.
XXV —
La création d'Aclonès fut au nombre des lectures dont
le moyen âge fit un de ses principaux délices. Froissart
lui dut une des scènes les plus gracieuses que nous ren-
contrions dans ses poésies, et nous ne pouvons nous
empêcher de la rappeler à nos lecteurs.
Droitement sus l'eure de prime,
S'esbatoit une damoiselle
A lire un rommant. Moi vers elle
M'eu vinc, et li dis doucement
Par son nom : « Ce rommant, comment
« L'appelés-vous, ma belle et douce? »
Elle cloï atant la bouce ;
Sa main dessus le livre adoise.
Lors respondi comme courtoise,
Et me dist: « De Cléomadès
« Est appelés ; il fut bien fais
« Et dittés amoureusement.
« Vous lorés; si dires, comment
« Vous plaira, dessus vostre avis. »
Je regardai lors son doulc vis,
Sa couleur fresce et ses vers yeulx.
On n'oseroit souhedier mieulx;
Car clievelis avoit plus blons
Qu'uns lins ne soit, tout à point Ions,
Et portoit si très belles mains
Que bien s'en passeroit dou mains
La plus friche dame dou monde.
Vrais Diex ! com lors ert belle et monde,
De gai maintien et de g"ent corps 1
« Belle, di-je, adont je m'acovs
« A ce que je vous oë lire.
« N'est sons d'instrument ne de lire
« Où je prende un si gTant esbat. »
Et la damoiselle s'emtat
En un lieu qui donnait à rire.
Or ne vous saroi-je pas dire
Le doulx mouvement de sa bouche.
— XXVI —
Et quant elle ot lit une espasce,
Elle me requist, par sa grasce,
Que je vosisse un petit lire.
Adont lisi tant seulement
Des feuilles, ne sçai deus ou trois.
Elle Tentendoit bien entrois
Que je llsoie, Diex li mire.
Adont laissâmes-nous le lire ^
Remplacez, clans cette scène, le roman de Lancelot
par celai de Cléomadès, subsliluez à Froissart et à la
belle liseuse Paul de Rimini et Francesca de Ravenne,
et vous vous croirez transporte dans la Divine Comédie
de Dante ^.
Vers la fin du xv® siècle parut une traduction en prose
française du roman de noire ménestrel, et, au commen-
cement du siècle suivant, une translation en prose espa-
gnole. On connaît de l'une et de l'autre plusieurs édi-
tions ^ Ajoutons que tout récemment il en a été publié
en Angleterre une imitation très-abrégée, en vers fran-
çais assez médiocrement tournés ^. Rappelons aussi
qu'en 1481 , un an après l'apparition de la première
édition de la version en prose française, William Caxton
fit paraître à Londres une traduction du roman du Re-
nard, dont le trente-deuxième chapitre rappelle d'une
manière assez narquoise le héros de noire poëme et le
cheval de fust. Dans l'énumération des objels précieux
que le renard prétend avoir perdus, se trouvait, dit-il,
* Œuvres de Froissart, édit. de Buchon, VEpincUe amoureuse, p. 206
et suiv.
2 Inferno, canto V.
* Graesze, ouvr. cit., t. IV, p. 219.
* Cléomadès, conie traduit en vers français modernes, du vieux langage
d'Adenès li Roy, par le chevalier de Châtelain. Londres, 1859.
— xxvu —
un petit miroir dont le cadre était fait de même ])ois que
celui qui servit au roi Crompart pour fabriquer le cour-
sier destiné au roi Marcadigas et par lequel Cléomadùs
fut enlevé'.
Le manuscrit dont nous publions ici le texte est
celui de la Bibliothèque de l'Arsenal, à Paris (Belles-
Lettres, n° l7o). Peut-être est-il la copie même qui
fut présentée par Adenôs au comte d'Artois, Robert II.
Il est d'une remarquable correction et est précédé d'une
grande miniature qui a été plusieurs fois reproduite. Elle
représente la reine de France, qui repose sur un lit de
parade, la tête appuyée sur sa main gauche et tenant une
fleur dans sa main droite. Cette princessse, sur la robe
de laquelle on voit figuré le blason de France, parti de
Brabant, est accompagnée de deux autres dames assises
sur de riches coussins. L'une est Blanche, fille de saint
Louis , comme l'indique sa robe au blason de France ,
parti de Castille ; l'autre est Mahaut, fille du comte Ro-
bert II, ainsi que le marque sa robe portant les couleurs
de l'Artois, Blanche tient la main levée dans l'attitude
d'une personne qui parle, et elle a l'air de faire un récit
auquel la reine et Mahaut semblent prêter une attention
profonde. Adenès, à demi agenouillé devant le lit de la
reine et reconnaissable au rebec posé sur son genou,
ainsi qu'à la couronne qu'il porte sur la tête comme roi
des ménestrels, suit avec recueillement les paroles de la
royale conteuse.
Le texte , nous l'avons reproduit dans toute son
* Keightley, ouvr, cit., p. 69 et suiv.
— XXVIII —
intégrité. Cependant nous nous sommes permis de res-
tituer çà et là, mais en l'indiquant toujours entre cro-
chets, quelque mot évidemment resté dans la plume du
scribe ou altéré par lui, et de donner la préférence à
quelque leçon meilleure, fournie parle manuscrit du
môme poëme qui se conserve à la Bibliothèque Impé-
riale de Paris (n° 7539) et qui a été peut-être exécuté,
ainsi que l'autre, sous les yeux du pocte. Toutes les
variantes que présentent les deux transcriptions se trou-
vent scrupuleusement indiquées dans notre édition.
Nous y avons ajouté aussi quelques annotations faites
par M. Paulin Paris au codice de l'Arsenal; car nous
avons tenu à laisser sur ce monument de l'ancienne
littérature française en Belgique la marque d'un des
hommes qui ont le plus fait pour remettre en honneur
les créations du génie du moyen âge.
Bruxelles, 15 décembre 1865.
A. V. H.
X^-5-9
ft
GLÉOMADES
c-OO^O-Cx
Fol. ] l'o.
-'"il non de Dieu le créatour
Qui nous doinst, par sa grant douceur,
Que les âmes li puissons rendre,
Verrai à rimoiier entendre.
> - Je qui fis d'Ogier le Danois
/ Et de Bertrain qui fu ou bois,
Et de Buevon de Coramarchis,
Ai un autre livre rempris
Moult merveilleus et moult divers.
10 Diex doinst que tex soit chascuns vers,
Que blasmés n'en soie et repris !
Moult est l'estoire de grant pris
Et à oyr moult gracieuse ;
Tant est diverse et merveilleuse,
Que je croi conques nus n oy
Si diverse comme cesti.
Je m'esmay ferment de l'emprise
Comment l'aie bien à chief mise;*
Mais ce me fait reconforter
20 Que me daignierent commander
Que je ceste estoire entendisse
Et à rimer l'entrepreïsse
Deux dames en cui maint la fleur
De sens, debiauté, de valeur.
Toar. t. i
_ 2 —
Leur nous ne vueil en apert dire :
Car leur pais ai m et dout leur in-,
Si que bien sai que je morroie
De duel, se fait ne dit avoie
Riens fors leur plaisir et leur gré.
30 Pour ce seront leur non nommé
Se je puis si couvertement
K'entendre ne puissent la gent
Les nons d'eles quant les liront,
S'on ne leur monstre où li non sont.
La fin de ce livre cerchiés
Se vous les nons trouver caidiés
Des dames dont m oés parler ;
Là sont, là les convient trouver,
Là les querés se vous voulés.
40 Bons jours leur soit hui ajornés,
Et demain, et après aussi
Leur aviengne ce que je di.
Diex en ces II dames assist
Tant de bonté quant il les fist
Et de beaulté, k'à souaidier,
I porroit on petit aidier ;
Car il ni faut, par vérité,
Chose qui afière à biauté.
Sage et courtoise et debonaire
50 Est chacune ; car examplaire
Puet on de tous biens prendre en eles,
Tant par sont et bonnes et bêles.
Dès ore mais vueil commencier,
Ceste matere aprochier ;
Car j'en ai tel commandement
Que u i doi mètre longuement.
n
— ô —
Moult me tien g- à bouetlré
Quant tés dames m'ont commando
De faire clioso qui leur plaise;
<)0 Liez en doi bien estre et aaise.
Et vous dirai raison pour quoi
Joie de cuer avoir en doi,
Pource que n'ai sens dont seûsse
Venir h chief se je n'eusse
En leur dous commant pris l'avis
De l'uevre que ie vous devis.
Dames de si très grant hautece
Qu'eles sont, firent gentillece
Quant me daignièrent commander;
70 Et certes moult en doi amer
Humilité par cui le firent.
Par li fu ce qu'eles me dirent
K'à faire empreïsse ce livre.
Diex, se il li plaist, m'en délivre
En tel manière et en tel point
Que ià de mesdit n'i ait point.
Car seur tous vices, sans mentir.
Doit on le mesdire haïr.
Et à ce a bonne raison ;
80 Car mesdis muet de traïson.
Et cil qui en traïson maint,
Ce sevent bien maintes et maint,
N'a part en Dieu ne Diex en lui.
Or gart Diex de honte et d'anui
Fol. 1 V». Ceaus qui mainent en loiauté,
Et me doinst par sa volenté
Que je puisse venir à chief
De recorder de chief en chief
La très plus merveilleuse estoire
90 Qui onques fust mise en mémoire.
Bien doit estre en autorité,
Pource qu'ele est, de vérité,
Estraite dou tans ancien,
Dès le tans Deoclesien.
Dire le vous vorrai briément ;
Vez en ci le commencement.
Es estoires dou roi d'Espaigne
Trueve on que uns rois de Sartaigne '
Fu jadis, qui Caldus^ ot non.
100 Poissans fu et de grant renon.
Enfans ot, mais ne sai pas quans ;
Mais bien sai que à celui tans
Ot en Espaigne line pucele
Qui avoit non done Ynabele.
Plus bêle ne convenist querre.
Hoirs fu de trestoute la terre
D'Espaigne et de tout le pa;ys.
Sage fu en fais et en dis.
Caldus li rois, qui moult fu ber,
110 La fîst requerre et demander
Pour I sien fiU, et ainsi vint
Que le mariages avint.
Marcadigas à non avoit ;
Sages et biaus et preus estoit,
Et larges et courtois et frans.
Moult par furent les noces grans,
Car arréées telement
Furent qu'il afiert à tel gent.
' Cerdagne.
2 Personnage imaginaire comme tous ceux qui vont entrer en scène.
Ne s'eiitrauièrent pas agas
120 Ynabele et Marcadigas;
Mais comme amis et comme amie
Moult menèrent honneste vie.
Cil d'Espaigne moult honnorèrent
Roi Marcadigas et amèrent ;
Car moult fu sages et vaillans,
Et à toute honnour entendans.
Et dous et courtois et loiaus,
Et dou cors hardis et vassaus.
'A point sot donner et prometre
130 Et largement ens es bons mètre.
Une teche en son cuer manoit
Tele que adès li sambloit
Qu'il ne povoit trop honnorer
Les bons, ne trop dou sien donner.
Gent estraite de vilonnie
N'amoit point en sa compaignie,
Ains i amoit les chevaliers,
Les damoisiaus, les escuiers,
Qui de lignage èrent gentil.
140 Tel gent entour lui amoit il ;
Car tel gent convoitent tousiours
L'onneur et le preu leur seignours.
Tel gent pour leur seignour morroient,
Là où li vilain s'en fuiroient;
Car li vilains par droit ne crient
Honte quant de vilain lieu vient.
Ne vilain ne sevent cremir
Honte, quant il cuident morir ;
Dont n afiert pas que li vilain
150 Aient nul grant prince en leur main.
G
Riches vilains ne serviroit
Jamais, se son preu n'i savoit ;
Car sa nature à ce le coite
Que plus a et plus il convoite.
Pou li touche de quel part viengne
Avoirs, mais k'à son ces^ le tiengne.
Pour ce, Marcadigas haoit
Les vilains, et gentis amoit ;
Car bien savoit que li gentis
160 Feroit vilonnie à envis.
Li haus hom moult folement oevre
Qu'il grant conseil vilain descuevre ;
Car qui par vilain veut ouvrer
De s'onnour bien doit meserrer;
Car jà vilain ne loëront
Nule honnour, puis qu'il i verront
Que seur aus en puïst escheoir
Periex, ne de cors ne d'avoir ;
Car pieçà, con dist ce proverbe :
170 « De pute racine pute herbe; »
Et si redist on à la fois :
« Adès rêva li leus au bois. »
Bon fait entour lui avoir gent
Qui aiment miex honnour k'aroeiit.
Cis rois en haute honnour monta
Pource que les gentis ama.
Les bons sot bien vers lui torner
Et moult les sot bien honnorer ;
Et dou sien largement donnoit,
180 Chascun selonc ce qu'il valoit.
Ainsi le fist cil rois adont ;
Sic. Le Ms. 7539 porte : « Avoir, fors qu'il as mains le iiegne, •;
— 7 -
Et, se li roi qui ore sont
Et li prince ainsi le faisoient,
Je croi bien que miex en vaurroient.
De sa femme dirai I mot.
Done Ynabele, qui aine n'ot
Son cuer saoulé d'onnour faire,
Dame fu de très bon afaire.
Les povres gentis damoiseles
190 Et les orphelines puceles
Et les dames desconseillies
Estoient par li adrecies.
Et leur fist mainte grant bonté ;
Car plaine estoit d'umilité,
Et de pitié, et de douçour,
Et de sens apensé d'onnour ;
Car largece la couronnée
Fu en son cuer enracinée.
Le roi ama moult et chieri,
200 Et li rois l'ama moult aussi.
La première année orent il,
€e tesmoigne l'estoire, I fil,
Tel ainsi com je truis lisant
Que plus preus, ne puis ne devant,
Ne fust trouvez en nul pays
Ne qui d'armes si très grant pris
Fol. 2 l^ Eûst, ce sachiez, com cil ot,
Sicom la mer la terre clôt,
Fors que Judas Macabéus
210 Et Hector de Troies, sans plus.
Mais à ces II n'aatiroie
Nului, k'à envis mentiroie.
Biaus et gens et nobles et nés
Fu, et ot non Cléomadès.
— 8 —
Je ne cuit pas que plus courtois
Veïst onques princes ne rois
Que il estoit, n'en doutés mie
K'ains une seule vilonnie
Ne dist ne ne fist à nului,
220 Tant par avoit franchise en lui
Et fine debonaireté,
Et sens norri en loiauté.
De tout bien fu si entechiés
Que n'i failli riens, ce sachiés.
Si tost que il pot chevauchier,
Le fist ses pères envoiier
En Grèce et aprendre griiois.
Quant grieu sot, pour savoir tiois
Vint à Couloigne * en Alemaigne.
230 Avoec lui avoit grant compaigne
. De barons et de chevaliers.
De damoisiaus et d'escuiers,
K'à lui ert bien aferissant
Qu'il menast noble vie et grant.
'A ce tans, c est vérités fine,
Avoit non Couloigne Agrapine.
En cel pays tant demora
Qu'il sot tyois ; lors s'en ala
Ou roiaume de France droit
240 Que on adont Gaule nommoit,
Pour aprendre sens et honneur
Et ce qu'il afiert à valeur.
Fu lonc tans eu celui pays ;
Car en es anciens escris
« Cologne, Colonia Agrippina. Cette ville était, à l'époque d'Adenèsf,
îin des centres de civilisation les plus importants qu'il y eût dans le
nord-ouest de l'Europe. Elle avait une école très-frcquentée, à laquelle
le célèbre Albert le Grand fut préposé en 1249.
î)
Trueve on que tousjours a esté
France la llours et la piirté
D armes, d'onnour, de gentillece,
De courtoisie et de largece ;
Ce est la touche et Texamplaire
250 De ce c on doit laissier et faire.
Tant amenda cil damoisiaus,
Que nus mieudres ne nus plus biaus
Ne fust en nul pays trouvés.
Ne de toutes gens si amés.
En France demoura lonc tans.
N'ai pas nommé tous les enfans
Qu ot Marcadig-as li gentis
De done Ynabele au cler vis.
Trois filles orent, dont Tainsnée
260 Fu Elyador apelée ;
Et l'autre ot non Feniadisse,
Qui n'estoit ne laide ne nice.
Mais bonne et bêle et ensaignie
Si que de tous biens fu garnie;
Et la tierce avoit non Marine,
Qui tant par avoit biauté fine
Que nature faire le sot.
Qui le fist au miex qu'ele pot.
Si gentement estoit taillié
270 Que se on Teûst souhaidié ;
Car en li former à droiture
Mist Diex entièrement sa cure.
Nature riens ni oublia ;
Car je croi Diex li commanda.
Pour ce n'i osa oublier
Rien que Diex li volt commander,
— 10 —
Et ele fist si le commant,
Qu'ele fu bêle et avenant.
Tant amendèrent et tant crurent
280 Les trois sereurs, que eles furent
D'aage tel que par raison
Peûst chascune avoir baron.
De leur teches vous parlerai
Au plus briément que ie porrai.
Bien vous puis dire au premier mot
Que nule d'eles teche n'ot
Qui ne fust toute de bonté.
Or revenrai à leur biauté
Dont le voir dirai, se ie puis,
290 Selonc ce k'en Testoire truis.
Si bêle en Espaigne n avoit
Que toute la mains bêle estoit.
De chascune deviserai
La biauté au miex que porrai.
L'ainsnée fu bêle et plaisans,
Sage et courtoise et avenans,
Et de manière fu et d'estre
Tel comme pucele doit estre.
Cors et membres ot si faitis
300 Que, se à droit le vous devis,
Je ne croi que en li fausist
Rien qui par droit aferesist
'A damoisele noble et gente.
Et s ert d'assez joene jouvente.
Vint et trois ans ot la pucele.
Or est droit que je vous espele
La biauté de sa suer seconde.
RI anche fu et vermeille et blonde ;
— li —
Sachiez quele ot XX |et] II ans
310 Et près ert' plus bêle II tans
Que celé que i ai devisée.
Or vous dirai de la mainsnée
Briémeut : parmi le bois^ m en vois;
Ce fu la plus bêle des trois.
De trestout bien fu ses cuers plains ;
XX ans avoit, ne plus ne mains.
'A mon povoir monstre vous ai
De chascune ce que j'en sai.
Dès ore mais seroit saison
320 Que je monstrasse la raison
Por quoi Cléomadès estoit
Si preus que chascun le prisoit
Et que tout s'en esmerveilloient
Cil qui de lui parler ooient.
De ce sai bien la vérité.
Moult longuement avoit esté
Li rois Marcadigas en guerre;
Car tolir li vorrent sa terre
V roi qui à lui marchissoient.
330 Poissant furent, et moult avoient
Seur Marcadigas grant envie,
Pour ce qu'il menoit tele vie.
De la terre que il tenoit,
Que chascuns s'en esmerveilloit.
Pou parloit on se de lui non
Tant par estoit de grant renon ;
' Le Aïs. porte : « Et près ele plus bêle II tans. »
2 En marge : « voir Ms. 7539. » (Note de M. P. Paris]
nuscrit donne ici la variante : « Parmi le voir m'en vois. »
— 12 —
Sens, hannour, vallour et noblece,-
Humilité, pitié, largece,
Fol. 2 v. Debonnaireté, courtoisie,
340 Ot tous jours en sa compaignie.
Hardis et de seûr corage
Fu moult et de fier vasselage.
Li V roi dont je ci paroi
Firent que musart et que fol,
Qui monstrèrent leur cruauté
'A home de si granfr bonté.
Mais ce fist envie la maie
Qui en enfer mainte ame avale.
Par envie enprént on souvent
350 Ce dont on trop tard se repent.
Cil roi tout ensamble jurèrent,
Sor Marcadigas assamblèrent.
Moult longuement le guerrièrent.
Lui et sa gent moult traveillèrent
Et li firent maint grant damage.
Mais, com hom de grant vasselage,
Se tint contre ses anemis.
Mais moult Forent arrière mis
De sa terre k'essillie orent,
360 Dou pis li firent que il porent
Tout li V roi sans nul déport,
Ni regardoient droit ne tort ;
Car moult avoient grant désir
De leur volenté acomplir.
Et quant rois Marcadigas vit
Qu'il li faisoient tel despit,
Que sa terre à essil metoient
Et sa povre gent destru isolent,
i:.
Sachiez que mcriilt près li touclioit.
370 Mai[s] partout estre ne povoit;
Car de toutes pars Vassailloient
Cil cinc roi qui le guerrioient.
Maintes fois leur vint au devant.
Mainte envaye forte et grant
Leur fist Marcadigas souvent ;
Car moult deffendoit aigrement
Lui et sa gent et sou pays,
Com chevaliers preus et eslis.
Un message as V rois transmist
380 Et de par lui savoir leur fist
K a I d aus combatre vorroit
Le quel que il miex lor plairoit,
Ou au plus vaillant de lor gent
Cors à cors, et par tel couvent
Que, se cil à cùi combatroit
Par ses armes le conqueroit,
K'Espaigne lairoit à tous jours
Ne mais ni seroit ses retours ;
Et, se cil est par lui conquis,
390 Qu'il voisent fors de son pays.
Ce pour quoi tel chose manda.
Ce fu pour la pitié qu'il a
De sa gent qu'il voit essillier,
Ne n'a povoir del adrecier ;
Car moult avoient grant povoir
Cil V roi, ce sachiez de voir.
Quant li roi ce mant entendirent,
Leur avantage pas ne virent
En ce ; car trop estoit vaillans
400 Rois Marcadigas et poissans.
Et pour ce li ont remandé
— 14 —
Que, se bataille à jour nommé
Veut prendre à terme de II mois,
Que chascuns d'aus se tenra quois,
Et que riens ne li forferont
Dusques à tant que il venront
Tout droit au jour de la bataille ;
Car bien cuident que ce lor vaille,
Car bien trois tans de gent avoient
410 Que tout li Espaignol n'estoient.
Marcadigas leur remanda
K'à celui jour se combatra
'A aus, ce sachent par verte.
Donnée en fu la setirté.
Si que ambes II les parties
S'en tinrent très bien apaiies.
En tel point iluec deraorèrent,
Et les nouveles s en alèrent
En maint pays ; tant qu'il avint
420 Que à Cléomadès en vint
La nouvele. Là il manoit
El roiaume de France droit.
Quant celé nouvele oy ot,
Au plus tost que il onques pot
S'esmut pour aler celé part
K'à envis quitteroit sa part
De deffendre ce dont devoit
Estre sires quant Dieu plairoit.
Je croi k'ains hom de si pou d'ans,
430 Selonc le point de celui tans,
Eûst tel force com cil ot
Que XX [et] * V ans sans plus n ot.
' Comme dans le vers 305.
— 15 —
Adont ert pour enfés tenus
(^il qui n avoit XXX ans ou plus.
De tous jeus où apartenoit
Force et vigour, tous ceaus passoit
Qui de tel jeu s'eutremetoient.
Li plusour moult se mervelloient
Que il qui si joesnes estoit
440 Tel force et tel vigour avoit.
'A paines trouvast on nului
Plus bel ne plus apert de lui.
Cléomadès tant esploita
Qu il vint en Espaigne droit là
Où li rois ses pères estoit.
Et quant Marcadigas le voit,
Savoir povez, grant joie en ot.
Et quant ses fiex salué Tôt,
Ainsi com il apartenoit,
450 Comme cil qui tout bien savoit,
Droit vers sa mère s'en ala,
Li et ses sereurs salua.
Là endroit fu, bien le sachiez,
Souvent acolés et baisiés.
Moult très grant joie li faisoient
K'en lonc tans veû ne Tavoient.
De sa venue grant joie orent
Cil dou pays quant il le sorent.
Quant leur damoisel ont veii,
460 Si bel, si gent, si par creii,
Si courtois et si afaitié
Que il ert, moult en furent lié.
Quant Cléomadès son point vit
De parler, à son père a dit
— 10 —
Que il le face chevalier.
De ce ne se veut plus targier
.Que chevaliers ne soit sans faille ;
Car estre veut à la bataille :
Ce ne lairoit pour tout lavoir
470 C'on li porroit ramentevoir.
Fol. 3 r". Marcadigas li debatoit
Pour ce que trop joesnes estoit;
Et cil dist bien certainement
Que chevaliers outréement
Sera dedens celé journée
Que la grant bataille est nommée,
Et dist bien qu'il ne s'en tenroit
Pour plain val d'or, s'on li donnoit.
Sachiez k'au roi vint moult à gré
480 Quant vit la bonne volenté
Que ses fiex avoit de bien faire.
jSie l'en volt plus dire contraire,
Ains dist chevalier le fera
Puis que tel. volenté en a,
Par si k'en couvent li aroit
Que vers les bons larges seroit ;
Car grans princes ne puet avoir
Très haute honnour, tant ait d'avoir,
S'il ne set les bons honnorer
490 Et dou sien largement donner ;
Car ne vaut riens princes eschars,
S'il avoit d'or charchié M chars.
Cléomadès avant passa
Et li dist que larges sera ;
Or ne s'esmait de ce noient
Car il li tenra bien couvent.
— 17 —
— « Biaus fiex, dist-il, I)iex vous eu oie
« Et vous tieugue en la droite voie
« Des bons hounorer et servir
500 « Et de leur service merir. »
Tantost fist li rois commander
Que on feïst tost arréer
Cotes de dras d'or et mantiaus
Pour trois cens chevaliers nouviaus,
Et chascun armes et destrier
Veut con leur face appareillier
Pour amour de ce k'adouber
Veut son fill et armes donner.
Tost f u la besoigne arréée ,
510 Puis que li rois l'ot commandée.
Chevalier furent au tiers jour.
Sachiez que mainte grant honneur
Y ot faite, et maint don donné ;
Don n'i furent pas oublié,
Ains i furent bien en saison ;
Donné y ot maint riche don.
La feste fu et bêle et grant.
Et li jours aloit aprochant
Que la bataille estre devoit.
520 D'ambes II pars vinrent là droit
Où estre devoit la bataille.
Lacié y ot mainte ventaille
Et mainte fort broigne endossée ; * '
Si ot mainte trenchant espée,
Et maint hiaume cler reluisant,
Et mainte ensaigne flamboiant,
Et mainte targe et maint escu,
Et mainte lance à fer agu,
TOAI. I. 2
— 18 —
Et maint dart et maint roit espier,
530 Et maint gavelot pour lancier;
Maint chevalier riche et poissant
Y ot et maint cheval corant.
Cléomades sor I destrier
Séoit fin [et] fort et legier ;
Les armes son père à label
Portoit, qui moult li sirent bel ;
Et estoient d'un vert dyaspre
Li label, et moult trou voit aspre
Le cheval sor quoi il séoit ;
540 Si à point afrenés estoit
Que tournans estoit à son gré
Et mouvans tout à volenté.
En armes ert moult bien séans,
Et gracieus et avenans.
Apers ert et amanevis.
Sachiez nel vit pas à envis
Ses pères, mais moult li plaisoit
La manière k'en lui avoit;
Car moult ert bien aparissant
550 K'en lui auroit home vaillant.
Ses batailles a ordenées
Marcadigas, et arréées.
Trois batailles fist de sa gent,
Moult les ordena bel et gent.
Bien et à droit leur devisa
Comment l'une après l'autre ira.
En chascune bataille aloit;
De bien faire les semonnoit.
En la première son fill mist ;
560 Tout aviséement le fist,
Car bien à son samblant véoit
— li) -
Que ses cuers ù hounour baoit.
Moult très II droit le chastia.
— « Biaus flex, fait il, or i pamt
« Se hui moiisterrés que c'est voirs
vi Que (l'Espaigne soiez drois hoirs. »
Cléomadès li respoudit.
— « Sire, fait il, je vous aâ
< Que je ferai tout mon povoir
570 « Que on me tiengne pour vostre hoir
« Car, se je faz bien, on dira
« C'est vostre fiex qui fait aura ' ;
« Et se autre chose en faisoie
« Vos fiex pas à droit ne seroie.
« Et pour ce me vorrai pener
« De non de tel père sauver.
« Il ni a que dou chevauchier
« Et des anemis aprochier;
« Car j'espoir que bien deffendrons
580 « L'onnour que nous tenir devons. »
Quant Marcadigas l'entendi
Trestous li cuers l'en esjoï.
Quant de son fill ot tel confort,
,S'il en ot joie, n'ot pas tort.
'A sa gent dist qu'il chevauchassent
Le pas sor frain, et si pensassent
Que cil qui pert son héritage
Par lascheté fait grant folage :
— « Folement se sont embatu
590 '< Cil qui ci sont seur nous venu;
« Car seur nos droit nous defFendons,
« Por quoi Dieu en ayde avons;
' Le Ms. porte ; « Cest votre Jiex qui ce fait aura. •>
20
K Et, en deffendant son pays,
« Doit chascuns hom valoir aus x
* Ou plus, ce vous di je por voir.
(( Au besoing doit li biens paroir.
« Chascuns ait seûre espérance ;
« Car Diex sera en nostre aidance. »
Ainsi sa gent amonnestoit
600 Marcadigas, et chevauchoit
En conroi ordenéement.
Moult chevauchoient noblement.
Fol. 3 V". Ce fu à une matinée.
Mainte ensaigne desvolepée *
Y ot au vent, et maint penon ;
Si ot maint escu, maint blazon
Et maint riche hiaume luisant.
Et mîfint chevalier désirant
D acroistre le non lor seignour
610 Et d'aquerre non de valour.
De deffendre leur hérités
Sambloit chascuns entalentés.
Sagement et bel chevauchoient,
Com gent qui d'armes duit estoient,
Les batailles l'une après l'autre,
Le petit pas, lance sor f autre,
Escus as couls, hiaumes laciez.
En l'avant bataille estoit chiez
Cléomadès, cui moult tardoit
620 Que l'estours assamblés n'estoit.
La seconde après lui sivant
Menèrent doi frère vaillant.
Li uns avoit non Fercatas,
' Sic. Comp. V. 5429.
— 21 —
Et li autres Helyadas. •
Bel et preu et loial estoient.
l)e guerre ainbcdui moult savoient.
Li uns portoit armes vermeilles
'A II blanches passans cueilles ' ;
Li autres teles les portoit,
630 Mais que labiaus ^ bleus i avoit
Qui moult très bien i avenoient.
Li dui frère moult s'entramoient,
Dont ne faisoient pas folage;
Et cil qui tienent cel usage
Font que sage et com avisé.
Souvent en ont esté blasmé
Frère, quant il se descordoient.
Et encore demain feroient.
Bien en doivent estre mains' fort
640 Frère, quant ne sont d'un acort.
En l'arrière bataille fu
Marcadigas, qui tant valu
Que nus hom povoit plus valoir.
Or vous vorrai amentevoir
De ceaus qui sont à l'autre lés ,
Où maint en ot qui bien armés
Estoit, et seur corant destrier.
Mainte baniere baloier
I veïssiez et mainte ensaigne. ^
650 L'uns d'aus monstre l'autre et ensaigne
La gent Marcadigas venir.
Lors veïssiez les rens frémir.
V batailles faites avoient ;
' En marge de ces deux derniers vers, M. Paulin Paris a écrit le
mot Béarn.
2 Lambel.
" Le Ms. porte ; maint.
22
Vers Marcadigas aprochoient
Le passet rengié et serré.
Mais n'ai encor pas devisé
Qui les V batailles guioit. >
Chascuns des rois une en avoit-
La première ot Garsianis.
660 Cil estoit moult entalentis
De ceaus d'Espaigne faire mal
Et estoit rois de Portingal.
C'ert la bataille ou cbief devant.
Espaignol vont moult maneçant,
Et moult leur tarde k'assemblé
Ne sont à aus et ajousté.
Sellrement vont aprochant
Les Espaignos, et moult jurant
Que, s'il les truevent, n iert pas gas-
670 Mar virent roi Marcadigas.
Plain erent d'outrageus bobant.
L'autre bataille après sivaut
Menoit li rois Bondars li Gris.
De Gascoigne ert nés et norris,
Et si en estoit rois clamés.
C'estoit de tous li miex montés.
Seur I cheval liart séoit,
Tel que meilleur ne convenoit ;
Car fins ert et seûr et fors.
680 Pour sus combatre cors à cors,
Ne nol meillour cheval de guerre
Ne trouvast on en nule terre.
La tierce bataille guia
G aidas des Mons, qui bien cuida
- 25 -
Celui jour destruirc Espaignos.
Mais on dist : « Cuidiers fu uns sos. »
Cil ert sires des Toulousans.
C'ert adont uns roiaumes grans.
De Bourdiaus d'usqu'à Montpellier
690 Ot toute la terre h baillier.
Bien ert sa bataille estofée
De gent noblement arréée.
Bien cuidoient cel jour conquerre
Marcadigas, lui et sa terre.
La quarte bataille menoit
Uns rois qui grant désir avoit
Que li estours fust assamblés.
D'Arragonne fu rois clamés,
Et ot non Agambars li Lons,
700 Ainsi k'en escrit le trouvons.
Cil recuidierent moult bien faire
Sor ceaus d'Espaigne lor afaire.
La quinte ot rois Sormans li Rous.
Cil estoit li plus fel d'aus tous
Et qui plus savoit de malice.
Roi fu dou règne de Galice.
Par lui fu premiers commenciê
Icele guerre et atisié.
Quels armes orent li V roi
710 Deviserai, si com je croi.
'A droit, si com l'ai entendu,
Garsianis portoit l'escu
Dyaspré de vert et de jaune,
'A une noire teste d'aune ;
Et la teste estoit coronnée
D'une coron ne à point ouvrée
— 24 —
De gueules, qui bien i séoit.
Et Agambars li Lons portoit
L'escu d'or paie de vermeill.
720 En toute l'ost n'ot son pareill
De longueur ne de grande taille ;
Cil desiroit moult la bataille.
De gueules et de vert partis
Ert li escus Bondart le Gris,
Et i avoit d'or I lion
Passant, à teste de mouton.
Armes portoit moult desguisées
Sormans li Rous, mais devisées
Les vous arai assez briément :
730 L'escu d'or à I vert serpent
Portoit, et ot eles vermeilles
Li serpens, et bleues oreilles ;
Et ot aussi la teste bleue,
Et ot blans pies et noire keue :
Fol. 4 r. C'erent ses armes, vraiement.
Galdas des Mons l'escu d'argent
Portoit, k trois coronnes noires,
'A I ourle de verdes poires.
Jà avoient tant esploitié
740 D'ambes II pars, et chevauchié ,
Que entre aus n'a voit c'un biau plain ;
Veôir se porent tout à plain.
Quant les batailles s'entrevirent,
Sachiez que d'ambes pars frémirent,
Cléomadès vit aprochier
Les anemis. Sans plus targier
Dist à sa gent que il brochassent
Et k'à ces premiers assamblassent.
Et, si tost qu'il les ot semons,
— 25 —
750 Chascuus feri dos espérons.
Mais devant tous, près d'une arcliie,
S'en veuoit, la lance enpoignie,
Cléomadès moult fièrement
Comme hom plain de grant hardement.
Le premerain qu'il encontra
De coup de glaive le porta
'A la terre mort estendu.
Dou tronçon a si referu
Un autre, que il l'abati.
760 De cel poindre trois encheï
Qui onques puis n'orent santé.
Lors a le bon destrier hurté
Des espérons, et trait l'espée
Qui ert trenchans et acérée.
Enmi les anemis s'embat,
Trench e et coupe, et fiert, et abat
Hiaumes, escus, targes, blazons.
Nés et visages et mentons.
Ne povoit nus hom soustenir
770 Les grans coups qu'il povoit ferir.
Tost fu redoutés malement.
Après lui assamblent sa gent
Qui durement conforté sont
De ce que tel chevetaine ont.
Ains qu'il fussent parassamblé,
En ot maint à terre porté,
Qui onques puis ne releva.
La seconde bataille ala
Assambler moult hardiement,
780 Com gent de grant apensement
Et qui d'armes estoient duit.
Maint arçon i veïssiez vuit,
Et mainte resne trayuant,
— 26 —
Et maint home à terre gisant.
Fercatas le fist bien ce jour,
Il et ses frères et li lour.
Quant Marcadigas vit sa gent
Assambler si très noblement
Et vit que cil là réusoient
790 Où sa gent assamblé estoient.
Sachiez que pas ne li desplot.
Si tost que perceûs les ot,
'A sa gent dist : — « Or leur alons ;
Sachiez desconfis les avons. »
Lors veïssiez chevaus brochier,
Escus et targes embracier
Et brandir maint espie trenchant.
Marcadigas trestout devant
S'en venoit la lance en poignie.
800 'A l'assambler : « Castele ! » escrie.
Maint escu percié et troé
Y ot, quant furent ajousté.
Et mainte targe depecie,
Et maint cors de vassal sans vie,
Et mainte lance tronçonnée.
Moult par i ot fiere mellée.
Moult fu la bataille crueuse
Et fiere et aspre et périlleuse.
La bataille en fuie tourna
810 Où Cléomadès assambla.
Garsianis ert chevetaine
De la bataille premeraine;
C'estoit celé qui s'en fuioit.
Grant noise et grans cris i avoit ;
Mais moult i ot des leur oeis,
27
Et navrés et i\ meschief mis,
Aius qu il fussent à ce mené
Que il fussent don champ tourné.
Cléomadès tant redoutoient
820 Que ses coups atendre n osoient.
Et à ce avoit bien raison ;
Car ne puis veôir que nus bon
Peûst ferir coups si despers.
Hiaumes, ne escus, ne haubers
Ne povoit nului garandir,
Puis k a coup i povoit venir
Que de ce coup ne le tuast
Ou au mains qu'il ne l'afolast.
Celé bataille s'en tourna.
830 En une autre bataille entra
Comme desconfit s'en venoient ;
Car entre leur gens se féroient.
Mais sachiez que Cléomadès
Les sivoit au dos moult de près
Et sa gent après le sivoient
Qui de ses fais merveille avoient.
Que vous iroie je contant
Ne la besoigne pourloignant?
La chose vous acourcerai.
840 Li V roi que nommé vous ai
Des V batailles que il orent
Firent une, si tost qu'il porent.
Estour y ot fier et mortel.
Je cuit k'ainc puis ne vit nus tel
Si aspre ne si assaillant.
Si aigre ne si defi^eudant ;
Car dou matin jusqu'à la nuit
— 28 —
Ne menèrent autre déduit
Fors que toute jour chaploiier
850 Et de l'un l'autre damagier.
Sachiez que ne se tint pas quois
Cléomadès à celé fois.
Enmi le tas des anemis
S'estoit, comme chevaliers, mis.
Ou plus dru d'aus s'ert embatus.
Mains en fu par lui abatus
Le jour, et mains defîigurés.
Et mains mors, et mains afolés.
Quant Marcadigas son fill voit
860 Comment les rens frémir faisoit
Et les batailles remuer,
« Castele ! » li ot escrier.
Toute la bataille branloit
Au lez là où il se tournoit.
En son cuer en a Dieu loé,
Quant son fruit vit si meure
Fol. 4 v^ Et moult plus que devant ama
L'ente qui si fait fruit porta.
Lors se feri Marcadigas
870 Si anemis ' ou plus grant tas.
Moult durement les assailloit;
Car de très grant vaillance estoit
Et de très grant apensement.
Souvent avoit l'ueill à sa gent.
Quant aucun en véoit retraire,
Ne vous sarois je pas retraire'
Comment les savoit ravoiier
' LeMs. porte : S'aneniis. Comp. v. 951.
2 Le Ms. porte : « Ne vous saroie je pas retraire. »
— 29 —
Kt il droit d armes ensaîgner.
Quant il vooit qu'il en ert poins,
880 Souvent li ot valu cis poins.
'A paines fust nus si doutiex,
Qui fesist mal devant ses iex,
Tant que il cuidast ne seust
Que Marcadig-as près li fust;
Car en son bon ensaignement
Prenoient tel apensement.
Que il plus honte redoutoient
Que il à mourir ne faisoient.
Cléomadès point n'arrestoit,
890 Mais tout adès les assailloit.
Roi Agambart ot abatu
'A la terre tout estendu.
Au cheoir si fort se bleça
K'ains puis ce jour coup ne donna ;
Mais sa gent Torent relevé
Et sor son cheval remonté.
'A celui point tout droit avint
Que Galdas des Mons là sor vint.
Entre lui et Bondart le Gris,
900 Sous Cléomadès fu ocis
Ses chevaus à celé venue.
Mais je croi c'onques mais veiie
Fust nule merveille si grant
Com de lui v[e]ôir* deffendant.
Quant à pié fu en mi aus tous,
Mustiaus et cuissel et genous,
Moult chier comparer convenoit
Ce que ses chevaus mors estoit.
Le Ms. porte : voir.
Dou bran qui ert soilliez et tains
910 S'aidoit com chevaliers certains
De prouèce ' et de seûrté
Et de hardement apensé.
Entour lui si grant parc faisoit
Que nus assaillir nel osoit.
Ce de quoi plus il l'assailloient,
C'estoit de dars qu'il li lançoient.
Près de lui n'osoient aler
Tant se faisoit à aus douter.
Savoir poez qu'il Tocesissent
920 Moult volentiers, se il pouissent.
Dou rescourre moult se penoient,
Sa gent et grant paine i metoient.
Mais tant erent afebloié
De lui qui estoit mis à pié
Que moult en erent esbahi ;
Leur cuer et leur coup amenti ^ ;
Et avoit chascuns tant à faire
Qu'il ne savoit auquel lez traire.
Boudars li Gris estoit montés
930 Seur I cheval qui estoit tés
Que on ne peûst souhaidier
'A fin souhait meilleur destrier.
Et Cléomadès le choisi
Haut et grant et fort et fourni.
Vers lui s'en vint moult fièrement.
Le cheval par la resne prent,
Le bran tint qui estoit soilliez
De couper bras et poins et piez
Et d'espandre sanc et cervele,
940 Mainte entraille et mainte bouele,
^ Le Ws. porte : pronce. ^ Amenri?
— 31 —
En fist cspandro aval les chans ;
Car fors crt et li brans tronclians.
Si en feri Bondars le Gris
Que don coup fu si estordis
K'ii la terre cher pasmés;
Et Cléomadès est montés
Seur le destrier fort et isnel,
Cui que il soit lait ne oui bel.
Lors muet h aus com hom irés ;
950 Cui il ataint cil est aies.
Si anemi se desconfirent
Forment quant remonté le virent,
Et li sien sont rasseûré
Quant il le virent remonté.
Marcadigas tout en tel point
Avoit esté droit à ce point.
Sormans li Rous li ot ocis *
Son cheval, et Garsianis.
Ne vous puis pas tout devise[r] ;
960 Grant paine ot à lui remonter.
Là ses chevaus demora mors ;
Fu un petit navrés ou cors,
Mais n'estoit pas plaie mortes.
Tant ot fait qu'il fu remontés,
Et venoit rescorre son fill
S'on li ot dit en quel perill
Il avoit longuement esté.
Liez fu quant il l'a retrouvé
En autre point qu'il ne cuidoit.
970 En son cuer Dieu en gracioit.
« Castele ! » escrie hautement.
En l'estour rentra fièrement.
Lors li vint rois Galdas ; adont
Le Ms. porte : ocit.
^ 52 —
Des brans entr'acointier se vont.
Moult y avoit fiere mellée.
Souvent fu « Castele ! » escriée.
Mais tant vous di que là endroit
Marcadigas trop pou avoit
Des siens ; car si chargié estoient
980 Que tous les bras plains en avoient
De toutes pars et de tous lez.
Li chevaus sur quoi remontez
Fu Marcadigas li gentis,
Fu là endroit souz lui ocis.
N'est merveille s'il ot anui
Et meschief de cuer, quant souz lui
Fu mors ses chevaus à celé heure.
Galdas des Mons li corut seure,
L'espée ou poing ; car moult désire
990 Forment quille peûstocire.
Quant Marcadigas se vit mis
'A pié entre ses anemis.
Bien vit que il mestier avoit
De deffendre , et il en faisoit
Son pouvoir à loi de vassal ;
L'espée ou poing rendoit estai
'A guise de hardi sengler.
Qui li veïst esboueler
Chevaus et entour lui ferir,
Fol. r>r». 1000 Bien le dellst à preu tenir.
Sa gent durement se penoient
Dou rescorre et abandonnoient
Moult très hardiement les cors.
Mais tant i ert grans li effors
De leur anemis là endroit
Que trois contre I en y avoit ;
— 33 —
Ce u'estoit pas comparoison.
'A Cléomadôs le dist on
Que ses pères ert en tel point,
1010 Et il tantost le cheval point
Des espérons. Lors s adreça
Droit là. où cil li ensaigna
Qui dite Ten ot la nouvele.
L'espée ou poing, criant « Castele ! »
S'en vint droit à celé mellée
Qui estoit fiere et drue et lée.
El plus grant tas moult aigrement
S'embat plains d'ire et de talent
De ses anemis damagier.
1020 'A terre en fist maint trebuchier
Ains que à son père venist.
Droit devant son père se mist
Qui bien mestier d'ayde avoit;
Car s'espée brisié estoit
Et ses escus tous découpés
Et ses hiaumes tous descerclés.
Sachiez que tost fu conneus
Cléomadès quant fu venus
'A cel estour que je vous di.
1030 Tost furent li renc aclari.
Ne se faisoient pas priier
Si anemi de traire arrier.
Li uns sor l'autre s'entassoit
Au lez là où il se traioit ;
Car si très perilleus estoient
Si coup, k'atendre nés osoient,
K'armeiire n'avoit durée,
Tant fust forte ne bien ouvrée,
T0:«. I.
— 34 —
Contre les coups que il féroit.
1040 Pour ce chascuns le redoutoit.
Vers le roi Galdas s'adreça ;
Et Galdas vers lui se torna,
Car moult ert chevaliers hardis
Li rois Galdas, et de grant pris.
Chascuns tenoit le bran haucié.
Tost ot li uns l'autre aprochié.
Si à point l'un l'autre encontrerent
Que les espées s'assenèrent ;
Car les coups geterent ensamble.
1050 Mais ainsi avint, ce me samble,
Que l'espée Galdas trencha
Si que l'autre parmi coupa
En la moienne tout parmi ;
La pièce à la terre en cheï.
Quant Cléomadès vit s'espée
Qui estoit en mi leu coupée,
L'espée forment convoita
Qui la sene ainsi coupée a.
Sachiez qu'il fera son pouoir
1060 S'il puet de celé espée avoir.
Un petit le cheval brocha.
Au roi Galdas les bras geta,
Par la chaienne le saisi
'A quoi li brans d'acier pendi
Que il convoitoit moult formeut ;
'A lui le tire telement
Que le roi Galdas reversa
Seur le cheval, et rompue a
La chaienne tout erramment.
1070 L'un et l'autre, si com j'entent,
L'espée et la chaienne aussi
Enporta, pour voir le vous di.
— 35 —
Ne sot pouoir de retenir
Galdas, ainçois convint cheïr
Lui et le cheval en I mont.
' Liez fu Cléomadès adont
Quant il ot l'espée conquise
Dont il avoit grant convoitise.
Ressoignie ot l'espée à non ;
1080 Ne croi k'ains mieudre veïst ou
Quant Cléomadès se senti
Dou bran le roi Galdas saisi,
Savoir povez, moult en fu liez.
Et li rois Galdas moult iriez
Quant relevez fu et il voit
Celui que il de mort haoit
Qui de s'espée estoit saisis'
Moult en fu de cuer abaubis.
Sachiez que mainte grant colée
1090 Fu par Cléomadès donnée
Puis ce di à ses anemis
De Tespée que vous devis.
Galdas des Mon s fu remontés.
Mais ains puis le jour ne fu tés
Qu'il tornast vers Cléomadès,
Ainçois eschivoit tout adès
Les lieus là où il le savoit;
Car moult à redouter faisoit.
Cléomadès le bran d'acier
1100 Tint en son poing, que moult ot chier.
Le premerain qu'il en féri
Jusques ens es dens le fendi.
Tant féri de çà et de là
* Le Ms. porte : Qui de s'espée s'estoit saisis; mais, d'après le sys-
tème du poète, ce vers serait de neuf syllabes.
— 56 —
Et les rens si aclaroia'
Que ses pères ot recouvré
Cheval, et Torent remonté
Sa gent, qui moult grant joie avoient
De ce que remonté le voient.
Une autre espée li baillierent,
1110 'A sa chaienne la lièrent ;
Car s'espée avoit depecie
En deffendant honnour et vie.
Bien le cuidierent , tel fois fu ,
Sa gent dou tout avoir perdu.
Si eussent il , cest passé *,
Se ses bons fiex n'eûst esté
Qui le rescoust, si com vous di :
Au besoing connoist on lami.
Quant Marcadigas vit son fill
1120 Qui Tôt rescous de tel perill.
N'est merveille s'il en fu liez.
Li rois n'est gaires detriiez.
Après ce qu'il fu remontez ,
Tantost est en l'estour rentrez.
Tout en combatant, Dieu prioit
Que il de son fill garde soit;
Car bien voit, se il le perdoient.
Que perdu et aie seroient.
Moult se maintenoit noblement
1130 Marcadigas et fièrement.
Fol. 5 y. Sa gent savoit bel rassambler
Et de bien faire amonester.
Mains coups fu iluec départis.
' Le Ms. porte : Que les rens si aclaroia.
* « Par terté » variante. (Note de M. P. Paris.)— Cette variante est
fournie par le Mr. 7539.
37
Encor gisoit Bondars li Gris
Droit enz ou lieu où il cheï
Quant Cléomadès labati.
De lui rescorre se penerent
Sa geut, tant qu'il le remontèrent.
Molt ot esté en pasmoison
1140 Ken lui n'avoit sens ne raison.
Et, quant à lui fu revenus,
Sachiez tout vraiement que nus
Ne Teûst mené de plus près
Là où seûst Cléomadès ;
Car essaie ot malement
Sa grant force et son hardement.
Souvent celé part regardoit
Là où Cléomadès savoit.
Mais de plus près ne Taprochast
1150 Pour tant escorchier se laissast;
Car qui veïst les rens cerchier
Et ses anemis damagier
Cléomadès en pluseurs lieus,
Bien desist : — « C'est d'armes li diex. »
On pouoit bien, pour voir, jurer
Que tex hom faisoit adouter.
Puis ce di que remontez fu
Cléomadès, et qu'ot tolu
'A Bondars li Gris son destrier,
1160 Firent pou plus que traire arrier
Cil qui leur aversaire estoient.
Peureusement [il] se tenoient' ;
Car Cléomadès si menés
Les ot, puis qu'il fu remontés,
Qu'il estoient de tgutes pars
Le Ms. porte ; Peureusement se tenoient.
— 38 —
Brisié et derrout et espars.
Cléomadès tant redoutoient
Que devant s'espée fuioient
Com fait ane devant faucon
1170 Et grue pour Talerion.
Morir ou cheôir convenoit
Celui qu'il à plain coup féroit.
Ce jour a bien as siens paru
K'en lui avoit force et vertu ;
Car je croi mal leur fust aie
S'il n'eûst là ce jour esté.
Espaignol apertement voient
Que cil de là se retraioient
Aussi com en desconfisant.
1 180 Tantost perçoit leur convenant
Marcadigas. Lors escria
As siens : — « Seignor, or i parra
« Se ainsi nous eschaperont ;
« Veôir pouez, desconiSt sont. »
Droit après ce I seul petit
Que Marcadigas ot ce dit,
Orent leur anemi torné
Les dos, comme desbareté,
Et s'en aloient qui ains ains.
1190 Lors veïssiez parmi ces plains.
Et parmi mous et parmi vaus,
Grans pourrieres et grans enchaus.
Trestous li chans estoit jonchiez
De mors, de navrez, de bleciez,
De nés coupez, de chiés, de mains.
Jambes, piez, bras n'i ot pas mains.
Tant en gisoit de tous costés
— 39 —
Que ce fust h veôir pités.
Tant y ot de mors et de pris,
1200 Que n'i saroie mètre pris
Ne somme ; tant en y avoit,
Que chascuns s'en esmerveilloit.
Tant avoit li enchaus duré
Que il estoit près k'à vespré.
Lors fist Marcadigas sonner
Ses cors, pour sa gent rassambler.
'A celui tans coustume estoit
Que, si tost com les cors ooit.
Devers leur cliief se retraioient
1210 Cil qui les cors oys avoient.
Et cil aussi ainsi le firent.
Leur gens parmi les chans requirent,
Dont assez mors en y avoit.
Chascuns son ami requeroit,
Et estoit coustume à ce jour
Que cil qui erent vainqueôur
Tout droit en ce lieu demoroient
Où la victoire eu avoient.
Li vainqueôur là demorerent,
1220 Et li desconfit s'en alerent
Si dolent et si irascu
Com cil qui estoient vaincu.
Tout droit au lieu sont retortié
Dont au matin erent sevré.
Tentes et aucubes et très
Y ot ne plus ne mains k'assés,
K'à tout leur pouoir i estoient
Venu, pour ce que il cuidoient
La terre d'Espaigne conquerra :
1230 Pour ce orent empris la guerre.
_ 40 —
Mais entre savoir et cuidance
Sachiez a moult grant differance.
Cuidiers a maint home arriéré.
Et savoirs maint home alevé.
Puisque savoirs fait avancier,
Fols est qui se tient au cuidier.
Pou voit on venir à honneur
De gent qui trop soient cuideur.
Grant seigneur, petit, ne moien
1240 Tant a en cuidier fort loien
Que nus desloier ne s'en puet,
Se il conseil croire ne vuet,
Et se * pert si en pluseurs liens
Que ce est damages et die us*.
Sachiez k'ainsi ert avenu
Que tout V erent revenu
Li roi et arrier retorné.
Moult dolent et moult tormenté.
N'est merveille se dolent erent;
1250 Car le tiers pas ne ramenèrent
De ceaus qu'il en orent menez.
Tant en ot en l'estour remez.
Quand cil qui furent eschapé
Furent là endroit rassamhlé.
Conseil prirent qu'il s'en fuiroient.
Li plus d'aus à ce s'acordoient ;
Car, s'il atendent lendemain,
Il seront tous pris à la main
Et honni et destruit et mort.
1260 Au fuïr ont pris leur acort,
' Le Ms. porte ce.
' Dettil.
— 41 —
Car deffeuse i vaurroit petit.
Li V roi s'i sont assentit.
Fol. 6 r». Tous ont guerpi, tentes et très.
Chascuns d'aus s'est de là sevrés ;
Car lendemain tant redoutoient
Que là plus demorer n'osoient.
Sachiez que moult pou atendirent
L'un l'autre, quant de là partirent.
Tous ceaus qui n'en porent aler
1270 Convint là endroit demorer;
Et encore demain feroit
Là où tel besoigne avenroit.
Grant chose a en faire l'estuet ;
Bien savez : qui ne puet, ne puet.
Chascuns des rois tant espioita
Que de là endroit eschapa.
Que vous diroie je lonc conte,
Fust à honneur ou fust à honte.
Ne comment qu'il fust avenu?
1280 En leur pays sont revenu ;
De leur meschief sont conforté,
En ce que il sont eschapé ;
Car bien sevent tout en apert
Cil qui pert la vie tout pert.
Trop lonc parlement vous feroie
Se de chascun vous devisoie.
Comment ala ne comment vint,
Ne k'à son r'aler li avint.
Chascuns ne fist pas ce qu'il vot,
1290 Ains fist chascuns au miex qu'il pot.
La bataille que je vous di
Fu par I jour de merkedi.
~ 42 —
Chascuns celé nuit trespassa
Si comme li tans l'aporta.
En l'ost Marcadigas disoient
Que par Cléomadès avoient
Sauvé trestout entièrement,
Vie et honneur et tenement.
'A merveille fu regardés,
1300 La nuit que Testours fu fines.
De sa très grant poissant valour
S'esmerveilloient li plusour.
Sachiez volontiers le baisast
Ses pères, se faire l'osast,
Pour ce que de cuer Tamoit tant ;
Mais n'ert pas chose aferissant.
N'ert merveille se il l'amoit
Pour la bonté k'en lui savoit.
La plaie le roi fu tentée
1310 Et à point remise et bendée.
Lié sont de ce qu[e] il ni a
Perill, et que très bien garra ;
Car li maistre ainsi dit leur ont.
N'est merveille se lié en sont.
Celé nuit fu bêle et plaisans,
Car il faisoit si très douz tans
Que se on Teûst souhaidié ;
Ce leur a moult la nuit aidié.
Lendemain, droit à la jornée,
1320 Furent leur gent toute arréée
Pour aler au lieu où cuidoient
Les rois qui fuis s'en estoient,
Ainsi com vous oy avés ;
Mais n'i trouvèrent fors navré?
— 43 —
Et gent qui fuïr no s'en porcnt.
De ceaus tirent ce que il vorrent
Et ce que il i apartint
Ne sai pas kan qu'il i avint.
Mainte tente, maint paveillon
1 330 Et maint tré de riche façon
Trouvèrent, et moult d'autres biens.
Car n'en avoient porté riens
Li roi ne cil qui s'en fuioient ;
'A l'eschaper plus entendoient.
Départi fu en pluseurs mains
Celé jornée le gaains.
Sachiez que maint coffre effondré
Y ot, et maint sac desciré.
Et mainte bouge découpée,
1340 Ainçois qu'ele fust deffermée.
Entre argent et joiaus et or
Trouvèrent moult très grant trésor,
Or en paillole et en tarin.
Maint anel d'or et maint bacin
Trouvèrent, et maint grant jouel
Qui estoient et riche et bel.
Mainte riche vaisselemente
Touverent, bêle et noble et gente,
Pos, hanas et platiaus d'argent;
1350 Car moult estoient riche gent
Li roi qui s'en erent fuï.
Quant poins en fu, de là parti
Se sont, et arrier retorné
Quant tout orent pris et troussé.
Marcadigas si départi
Le gaaing qui fu fais iki,
K'ains n'en retint IIII besan&.
__ u —
Se il en i eiist X tans,
Si Teûst il trestout donné
1360 Ceaus qui en avoient sué
Ou hiaume, et leur sanc espandu.
Sages et larges et preus fu.
Dou sien propre tant leur donna
Que chascuns de lui se loa.
En leur pays sont repairié
Riche d'avoir, et de cuer lié
De ce que desconfit avoient
Ceaus qui destruire les cuidoient.
Marcadigas est demorés
1370 De joie riches et comblés.
Son roiaume a bien deffendu.
Il et ses liex sont revenu
Là où done Ynabele estoit
Et ses filles que moult amoit.
Ne demandez pas se il furent
Conjoy, car estre le durent.
Quant done Ynabele parçoit
Son fill, dont tant de bien avoit
• Oy dire les repairans,
1380 Moult fu ses cuers liez et joians ;
Car par son fait erent vaincu
Li autre, et 11 sien retenu.
De li fu baisiez moult souvent
Et de ses sereurs ensement.
Cléomadès I veu voua
Tel, que jamais ne finera
De guerroier tous les V rois
Qui orent fait tant de desrois
'A son chier père par envie.
J 390 Ou il i laissera la vie.
- 45-
Ou il les fera repentir
De ce qu'il cuidierent honnir
Son père et ceaus de son pays.
Ainsi la voué et empris.
Fol. G vo. Et sachiez que tout acheva
Le veu, ains riens n'en oublia.
Mais, ains qu'il le peûst furnir,
Enconvint il maint coup férir
Et mainte grant paine endurer ;
1400 Ne pourquant le fist achever.
Trop i metroie longuement
Se je vous disoie comment
Le veu qu'il fist à chief mena.
Si asprement ceaus guerroia
Qui envers son père mesprirent
Et qui à lui guerre entreprirent,
Qu'il en prist cruel vengement.
Mais je vous dirai moult briément
La venjance que il emprist,
1410 Ainsi quel'estoire le dist.
Cléomadès si se prouva
En armes, et si esploita
Que loez fu de ses amis
Et doutez de ses anemis.
Car les V rois qui guerroiié
Orent son père et damagié
Fist tous venir à sa merci
Et furent tout à lui sougi.
Quant à merci furent venu ,
1420 Tel raënçon et tel treii
Li rendirent comme lui plot ;
Ne tout entour la terre n'ot
Prince ne roi ne haut baron
— 40 —
Ne fust en la subjection
De Marcadigas et de lui.
Trop longuement et à anui
Vous tenroie, se recorder
Vous vouloie et tout deviser
Les emprises, les féreïs,
1430 Les batailles, les poigneïs,
Les assaus ne les grans estours
Des chastiaus, des viles, des tours ,
Les fuïrs ne les enchauciers.
Les retours ne les raliiers
Qui i furent, ains k'achevée
Fust la guerre ne afinée.
Je ne l'aroie pas conté
En tout le plus lonc jour d'esté.
Mais par Cléomadès avint
1440 Que la guerre à si fait cbief vint.
'A paines vous recorderoie,
Jà si pener ne m'en saroie,
La valour qui en lui estoit
Et adès i monteplioit.
C'ert li arbres de hardement
Enracinez d'apensement,
Entez de très haute prouece,
Fueillis d'onnour et de largece,
Floris de bonne volenté,
1450 Fructefiez de seûrté,
Assavorez d'umble douçour,
Meurs de force et de vigour.
Sa gent qui avoec lui estoient
Sachiez que si grant cuer prenoient
Es grans fais d'armes qu'il faisoit,
Que chascuns hardis en estoit.
— 47 —
Li coiiart hardi devenoient
Quant lez C16omadôs cstoient.
Tous cuidoit estre asseûrez
1460 Qui lez lui estoit ajoustez.
Ses hardemens et ses avis
Faisoit les siens preus et hardis ;
Et s'en lui hardement avoit,
De tel povoir avoec estoit
K'à paines povoit il férir
Nului, nel convenist chéir
De son cheval, ou vif ou mort.
Bien durent avoir grant confort
Gent qui avoient tel seignour
1470 Où tant ot prouece et valour.
Mais de lui ore me tairai ;
D'autre chose vous parlerai.
Sachiez que droit à celui tans
Ot el règne des Aufricans
Trois rois qui grant richece avoient ;
Car moult très grant terre tenoient.
Li uns de l'autre marchissoit
Moult près, et moult l'un l'autre amoit,
Chascuns savoit moult de clergie,
1480 D'ingromance et d'astronomie ;
Car à celui tans vraiement
Ert coustume communaument
Que li grant seignour qui estoient
Adont de clergie savoient
Et savoient de tous langages.
Tex estoit adont li usages.
Les trois rois vous vorrai nommer
Dont j'ai commencié à parler.
L'uns avoit non Melocandis ;
1490 Cil fu sages clers et soutis.
Biaus et gens, nobles et courtois
Fu, et de Barbarie ert rois.
Et Tautres ot non Baldigans ;
Cil refu grans clers et sachaus.
Et fu moult biaus et bien tailliés.
Nés et courtois et afaitiés.
Plains fu de grant chevalerie.
De Maroc tint la seignorie.
Et li tiers avoit non Crompars ;
1500 Cil sot presque tous les VII ars.
Lais et petis fu et boçus.
lex enfossez et nés camus
Avoit, et si ot courbe eschine
Et le menton sor la poitrine.
Moult fu sages et bien lettrés.
De Bougie fu rois clamés.
Un jour se furent ajourné
Cil troi roi que j'ai ci nommé,
En leur pays, je ne sai ù.
1510 Mai[s] ce dont leur parlement fu
Sai ainsi com Toy conter.
Moult avoient oy parler
Des trois plus bêles Espaignoles
Dont on tenist onques paroles.
Par oïr dire les amoient ;
Car aine veûes nés avoient.
■ 'A ce s'assentirent tout troi
Qu'il iroient à grant conroi
Au roi Marcadigas rouver
1520 Ses filles pour aus marier.
Lors s'est rois Crompars avisés
Que laidement ert figurés,
- 49 —
Et pour ce envis li donroit
Cil rois sa fille saroit droit.
« — Seigneur, fait il, n'est pas agas
« Li grans povoirs Marcadigas,
Vo]. 7 r«. .. Car sougit et obéissant
« Sont à lui tout li marchissant
a Par la proece de son fill ;
1530 ^ Mais qui ore avoit cuer soutill,
« Par quoi peiissions arréer
« Que chascuns peûst présenter
« I jouel de très grant richece
« 'A ce roi qui a tel noblece,
^i Je croi que valoir nous porroit. w
Lors dist chascuns bon lor sambloit.
Quant Crompars ot qu'il s'assentoient
'A ce que les joiaus feroient.
Celé chose moult li plaisoit ;
1540 Car son avantage i cuidoit.
« — Seignour, fait il, quant fait arons
a Nos joiaus, tout ensamble irons
« En Espaigne à ce noble roi.
X Et sachiez bien que je i voi
« Une chose, s'en sui cretis,
« Qui moult nous puet mètre au desus.
4 Tout ce sai je bien vraiement,
<( Et vous dirai raison comment.
« Rois Marcadigas a tel non,
1550 (( Que chascuns dist k'ains si preudon
a Ne fu, ne de tel convenance.
« Car tout dient que sans faillance'
a Tient kan que en conve[na]nt a ;
<( Et pour ce, kant nous venrons là,
« Nos joiaus li présenterons
vi Par si cun don de lui arons
TOM I.
30
« Tel que nous li verrons rouver ;
« Et il n'a pas le cuer aver,
« Ains l'a si large que, sans faille,
15G0 tt Nous donra le don, quoi qu'il vaille.
« C'est li poins par quoi miex poons
« Venir à ce k'émpris avons ;
« Car, se de lui avons l'otroi ,
« Ses trois filles aurons nous troi ;
« Car nous li dirons c'est li dons
û Que nous de lui avoir volons.
« Jà n'i faurrons, au mien espoir;
« Car quan qu'il dist tient on pour voir.
Tout troi sont à ce assenti
1570 Que il le feroient ainsi.
Ne vous sai pas bien deviser
Comment il sorent achever
Les joiaus, ne quel terme il mirent
Au faire ; mais si fais les firent
Que nus n'i peust amender,
Jà tant s'en seûst bien pener ;
Car li desiriers qu'il avoit
D'avoir celés dont tant ooient
Dire de bien à toute gent,
1580 Leur i fist tout entièrement
Mètre cuers et cors et pensé.
Tant firent que si achevé
Furent li jouel, et si fait,
Conques puis ne furent si fait.
Or deviserai les joiaus.
Moult fu chascuns riches et biaus.
Une geline, ce m'est vis,
De fin or fist Melocandis,
Et trois poucines qui sivoieut
51 -
1590 Celé geliue, et si chautoieiit
Si (loucemeut que il sambloit
Chascuu qui chanter les ooit
K aius n'oy si grant mélodie.
Baldigaiis ne s'oublia mie,
Aius fist un home de fin or
Qui valoit plus d'un grant trésor;
Une trompe eu sa maiu tenoit
Où mainte riche pierre avoit.
En tel manière ert arréés
1(300 Li tromperes et compassés,
Que qui le trorapeëur eust
Trestout certainement seûst
Ke, se nus pourchaçast vers lui
Traïson ne mal ne anui,
Li tromperes trompast tantost
Si très haut, que parmi I ost
Fust bien de toutes pars oys :
Si fais fu com je vous devis.
Or vous dirai dou roi Crompart.
1610 Cil refist grandement sa part;
Car il fist un cheval de fust.
Je ne croi k'ainc puis nus tex fust.
Si faitement le sot ouvrer
Li rois Crompars, et arréer,
Que, quant il vouloit, il estoit
Assez tost où estre vouloit,
Et tout aussi tost retournés
Ert arrière quant c'ert ses grés.
Li chevaus ert tous de benus ',
1620 Fors tant que desouz et desus
D'ébène. (Note de M. P. Paris.)
— 52 —
Avoit chevilletes d'acier.
Par ces chevilles adrecier
Povoit on faire le cheval,
S'on vouloit, amont ou aval,
Ou par en coste, ou de travers.
Par foi cil cheval fu divers ;
Car, quant on Tavoit esmeti,
Jamais ne l'eussent veû
Nule gent, ce sachiez de voir,
1630 S'il ne fussent à l'esmouvoir.
Nés cil qui au mouvoir estoient
En petit d'eure le perdoient ;
Car trop plus tost ert esloigniés
Que karrel qui est descochiés.
Or sont li troi jouel nonmé
Qui Marcadigas présenté
Furent, pour ses filles avoir.
Chascuns valoit moult grant avoir.
Gent de petit entendement
1640 Demandent à la fois comment
Tels choses pueënt estre faites
Que je vous ai ici retraites.
Aucun en sont tout esbahi.
Et savez vous que je leur di?
Je leur di que nigromancie
Est moult merveilleuse clergie ;
Car mainte merveille en a on
Faite pieça, bien le set on.
Bien savez que Virgiles ' fist
» On sait que, durant une partie du moyen fige, le poëte Virgile
passa pour un nécromancien extraordinaire et qu'on lui attribua toute
sorte d'opérations magiques. Un grand nombre de ces fables furent
recueillies par Gervais de Tilbury dans ses Otia imperialia, d'où elles
passèrent dans les écrits de la plupart des poètes contemporains ou
f
- 53 -
1G50 Grant merveille quant il assist
II chastiaus seur II oes en mer;
Et si les sot si conipasser
Que qui Fun des oes briseroit
Tantost li chastiaus fonderoit
Où ens ou auroit Tuef brisié.
Encor dist on que essaie
Fu d'un des chastiaus, et fondi.
'A Naples le dist on ainsi.
Fol. 7 V». Encor est là lautres chastiaus
1660 Qui en mer siet et bons et biaus ;
Si est li oes, c'est ventés,
Seur quoi li chastiaus est fondés '.
Près de Naples un vile a,
Puchole' le claime on pieça,
Où Virgiles fist pluseurs bains
Qui faisoient malades sains,
Et ot seur chascun baing escrit
De quel maladie garit
Estoient cil qui s'i baignoient ;
1670 Par Tescripture le savoient.
Mais sachiez que fisicien.
Qui ont fait maint mal et maint bien,
Depecierent tous les escris ;
Car ce nestoit pas leur pourfis.
Encor se de tels bains estoient
Croi je que pou les ameroient.
immédiatement postérieurs, en se grossissant d'une infinité de fictions
nouvelles. Voi/. Siebenhaar, de Fabidis quœ média œtatede P. Virgilio
Mar. circumferebantur.
» Ce fort, appelé le Château de l'Œuf, fut bâti, sous l'empereur Fré-
déric II, par l'architecte Nicolas de Pise, sur le rocher oii se trouvaient
autrefois la villa et les viviers de Lucullus.
' Pouzzoles.
— 54 —
'A Naples fist il de métal
Seur I piler un tel cheval
Qui chascun cheval garissoit
1680 D'aucun mehaing, se il Tavoit,
Mais con le loiast au piler.
C[e] ay, pour voir, oy conter.
Li mareschal qui lors estoient
Ens ou pays ne gaaignoient
Nule riens à marcschaucier.
Pour ce le firent depecier ;
Dont il firent mal et outrage.
Mais trop leur faisoit grant damage.
Je croi qui à Naples iroit
1690 K'encor le cheval trouveroit.
'A Ronme ' fist, c'est vérités,
Virgiles plus grant chose assez ;
Car il i fist I mireôir
Par quoi on povoit bien savoir,
Par ymage qu'il y avoit,
Se nus vers Romme pourchaçoit
Ne fausseté ne trayson
De ceaus de leur subjection.
Et fist une mousche d'arain
1700 De quoi encor le pris etain^.
'A Naples celé mousche mist.
Et de tel manière la fist
Que, tant com la mousche fu là,
Mousche dedenz Naples n'entra .
Mais je ne sai que piîis devint
' Sic.
■ Aim. Ms. 7539. — Cette dernière forme peut sembler préférable.
Mais plusieurs poëtes du xiir* siècle écrivent ain pour aime, comme on
Jo voit dans le Roman de la Rose v. 1979 et v. 4024, et dans le Roman du
Renard, v 10241, On trouve encore cette forme dans \q Paradis d'Anwnr.
de Froissart,
- 55 —
La mousche, ne qu'il en avint.
Encor Virgiles fist un fu
Qui longuement à Romme fu.
Adès et nuit et jour ardoit,
1710 Grant aise à pluseurs gens faisoit.
Devant ce feu ot I arcier
Qui n'ert ne de fer ne d'acier,
Ains ert de coivre ; si sambloit
Qu'il vousist traire ou feu tout droit.
En son front escrites estoient
Lettres qui en ebrieu disoient :
« Qui me ferra je trairai jà. ^)
Et un musars passa par là
Qui d'un baston Tarcier féri,
1720 Et il traist el feu : s'estaint si
Que ains puis ne fu ralumés.
Ainsi avint, c'est vérités.
Moult ot en Virgile sage homme
Et soutieu ; car il fist à, Romrae
Une chose moult engingneuse,
Moult soutieu et moult merveilleuse.
Briément la vous deviserai,
Au plus adroit que je porrai.
Ne cuidiez pas que ce soit guile ;
1730 Car as I III cors de la vile,
Seur II II tours de la cité
Qui erent de la fermeté,
Fist IIII grans homes de picre
De très merveilleuse manière ;
Car fait ereht par nigromance
La longueur d'une droite lance.
Erent grant et d'une façon.
Seur chascune tour tout enson
— 56 -
En mist I, quant si fais les ot
1740 Comme lui sist et com lui plot.
En tel manière fait estoient
Que tout droit adès se tenoient,
Chascuns tous ses menbres avoit
Tels com au cors apartenoit.
Or vous dirai que là faisoient
Cil home, ne de quoi servoient.
En la main d'un des homes mist
Virgiles, au jour qu'il les fist,
Une grant pomme de laiton.
1750 Par celé pomme savoit on
Des IlII tans la vérité,
Si com de printans et d'esté,
Et de gayn, qui après vient,
Et puis d'yver. Or me convient
K'entendre face clerement
De ces tans le département.
Pour ce furent li homme mis
Seur les tours que je vous devis.
L'une des tours ot non printans,
1760 La seconde, estes, li plaisans ;
La tierce, gayns, li amés ;
La quarte, yver, li redoutés.
Si tost comme printans passoit
Et li tans d'esté revenoit,
Li hons qui ert desus la tour
De printans, ert de tel atour
Que il getoit droit en la main
Del homme d'esté tout à plain
La pomme que tenue avoil ;
1770 Et li hom d'esté la getoit
Tout droit à l'oume de gayn
Quant ses termes avoit pris fin ;
— 57 —
Et li hom de gayn l'a voit
Tant que ses drois termes veiioif ;
Adoiit la gotoit, à ce point,
'A Tourne d yver tout h point.
Chascune main ert si bendée
De fer et si bien atornôc,
Que ele brisier ne povoit
1780 Quant la pomme à li s'asseoit.
Ainsi aloit, n'i faillistjà,
Celé pomme qui dont fu là ;
Car adès à point s'esmouvoit.
De l'une tour à l'autre avoit,
Ç'ai oy tesmoignier au mains,
Trois milles, pou plus ou pou mains.
Par celé pomme adont savoient
Le droit point quant li tans entroient,
Par la chose que vous devis,
1790 Cil de Romme et cil dou pais
Fol. 8 r". Et cil de mainte autre contrée;
Car c'ert chose moult renommée.
Moult longuement dura ainsi
Celé pomme k'ains ne failli •
Que ele n'alast à son droit.
De tour en tour, là où devoit.
Mais puiscedi fu essillie
Romme et la chose depecie ;
N'ainc puis ne fu, par vérité,
1800 Romme de tel autorité
Que ele à celui tans estoit
Que Virgules i repairoit.
Ne puis ne fu clers qui refaire
Seiist pomme de tel afaire.
Ou il ne Vosent entreprendre,
Ou il entendent plus aprendrr ;
— 58 —
Car convoitise déçoit moût
Clcrgie et laie gent par tout.
Il en sont pou qui entechié
1810 Ne soient de celui pechié.
De ce ne vueil or plus parler ;
'A autre chose vueil viser.
Moult fit Virgiles de grans fais.
Mais de lui à parler me tais ;
Car se tous ses fais vous disoie
Trop longuement i meteroie.
Grans clers fu, sages et soutiex,
Virgiles, n'en cuit nus de tiex.
Car il fu tex clers à son tans
1 820 Que pou en estoit de si grans .
Encor pert bien à son ouvrage
K'en lui ot soutien home et sage.
Par l'ueuvre connoist on l'ouvrier.
Ce puet on par droit tesmoignier.
Savez pour quoi j'ai recordées
De ses merveilles et contées?
Pour ce que vous devez savoir
K'aussi bien porent sens avoir
Li troi roi de merveilles faire ;
1830 Car clerc furent de grant afaire
D'astronomie et d'ingromance,
Car apris l'orent dès enfance.
S'en sorent tant, au dire voir,
Que on n'en porroit plus savoir.
De ce plus ne vous parleroie.
Qui croire m'en veut, si m'en croie,
Et qui ne le veut, si le laist ;
Car dès ore en avant me plaist
— 3i) —
Que die, sans longue bargaigne,
1840 Comment li troi roi en Espaigne
Portèrent le riche présent
'A Marcadigas le roi geut.
Quant il se furent arréé
Après ce ont pou sejorné.
Tant ont li uns l'autre ateudu
Que ensamble sont revenu.
Lors dist Crompars qu'il loëroit
Se chascun d'aus si acordoit,
Que il métissent si à point
1850 Qu'il venissent là à ce point
Que rois Marcadigas fu nés.
Ce seroit li mieudre d'assés ;
Car trop grant feste celui jour
Font Espaignol pour leur seignour.
— <i Et s'a celui jour li rouvons
« Le don que requerre voulons,
« Ce jour plus tost le nous donroit
« Que un autre jour ne feroit.
« La feste iert, vraiement le sai, .
1860 « Tout droit le premier jour de ma;y ,
« Ce jour fu nés li rois d'Espaigne,
« Tout droit en Cales, en Sartaigne ;
« Pieça que j'en sai la nouvele
« Par un marcheant de Castele
« Qui en ma terre est repairans.
« En mon pays vient tous les ans
« Pour acheter singes et ours
« Et marcheiindises plusours. »
— « Je lo que le façons ainsi, »
1870 Dist Melocandis. — « Je l'otri; »
- « Aussi faz je » , dist Baldigans .
'( C'est chose bien aferissans. »
— 60 -
' Leur afaire ont apareillié
Que n'i ont gaires detriié.
Do leur pays, si corn moi samble^
Murent li troi roy tout ensamble.
Que vaurroit que je vous diroie
De leur voie, ne conteroie ?
Tant firent k'en Espaigne furent
1880 Et se maintinrent com il durent
Et com à rois apartenoit.
Marcadigas trouvèrent droit ,
Ainsi com ai dit et conté,
En Espaigne, en une cité
Qui moult ert noble et bien séant.
Et a non Sébile la Grant.
Là ont Marcadigas trouvé
Le jour de sa nativité.
Pour ce grant joie et grant baudour
1890 Ot à Sébile celui jour;
Car li haut baron dou régné
Estoient illuec assamblé.
'A ce tans, à coustume avoient
Li grant seigneur que il faisoient
De celui jour qu'il erent né
Grant feste et grant sollempnité.
Et pour ce grant feste faisoient
Li Espaignol ; car moult amoient
Marcadigas, lor bon seignour,
1900 Car sages fu et plains dounour.
'A Sébile ot maint haut baron
D'Espaigne et dou règne environ.
Le jour que cil roi vinrent là,
Auscuns moult s en esmerveilla
Pour quel raison venu estoient
En Espaigne, ne qu'il queroient.
— Cl —
Cléomadès, comme courtois,
Ala encontre les trois rois
'A tout grant plenté de sa gent,
1910 Et moult les reçut bel et geut,
Et très à point les lionnora.
Devant son père les mena
Qui moult grant joie à son cuer ot
De leur venue, quant le sot.
Moult très bel les sot recevoir ;
Car moult ot en lui de savoir.
Chascuns leur fist honneur et joie
Plus que dire ne vous saroie.
Chascuns regardoit à merveilles
1920 Crompart, qui avoit grans oreilles.
Bouche et visage et iex et nés
Ot tels que miex samhloit maufés
Fol. 8 vo. Qu'il ne faisoit hom terriens.
De biau n'ot en lui nule riens
Dont on se peust percevoir;
Ce vous di je bien tout pour voir.
De si diverse taille estoit
Que chascuns s'en esmerveilloit.
Quant virent lor lieu de parler,
1930 Devant le roy vinrent ester.
Cléomadès les compaignoit,
Comme cil qui tous biens savoit.
Melocandis premiers parla
Au roy, et moult biau li moustra
La raison pour quoi il estoient
Là venu, et que il queroient,
Tout bêlement et par compas.
Tantost ne li descouvri pas
La chose qu'il plus desiroit ;
1940 Car moult à point parler savoit.
— C2 -
Quant au roi ot assez parlé
Si li dist : — « Biau sire, aporté
« Vous avommes de no pays
« Trois joiaus riches et soutis. »
Lors li devise mot à mot
Quel force chascuns joiaus ot.
Et li rois les en mercia ;
Car les joiaus forment prisa,
Car moult furent * bien à prisier.
2950 Dist Baldigans : — « Je vous requier
« Sans plus I seul don pour nous trois »
— « Et je le vous doing » , dist li rois,
« Puisque venu m'estes veôir ;
« Or n'espargniez pas mon avoir,
« Ne vile k'aie, ne chas tel,
« Ne or, ne argent, ne jouel ;
« Mais demandés hardiëment ,
« Car je vous tenrai bien couvent. »
Quant Crompars lot, tost respondi :
i960 — « Sire, la vostre grant merci.
« Liez nous avez fais et joians ;
« Car li dons est riches et grans,
« Sire, que donné nous avés.
« Aine si biaus dons ne fu donnés.
« Maintenant vous deviserai
a Que jà plus n'en atenderai
« Quel don de vous avoir voulons :
« Vos trois filles vous demandons.
« Pour ce sommes nous esmeû
1970 « De nos pays et çà venu.
« Otroié avés no requeste,
' Le Ms. porte .firent.
— 03 -^
^i Drois est que la chose soit preaie
( Pur quoi nous avez otroiié
'< Le don dont nous sommes si lié;
'( Quant vous plaira, nous moustrerons
^1 Les joiaus que dit vous avons. »
Quant Marcadigas l'entend i
Moult courtoisement respondi.
Bien voit que on deceû l'a,
1980 Mais aine pour ce ne se mua.
Del otroi riens ne li grevoit,
Fors Crompars, qui si lais estoit .
Des autres se passast assés,
Se li rois Crompars ne fust tés
Que vous m'avez oy retraire.
Mais ce li torne à grant contraire.
— « Seigneur, fait il, requis m'avés
« Don qui moult est de moi amés ;
« Mais sachiez bien pas ne cuidoie
1990 « Que vous deûssiez tele voie
« Aler que mes filles requerre.
« Viles, chastiaus, trésors, ou terre
a Guidai que avoir vousissiez,
« Dont j'estoie joians et liez.
« Si vous pri, se vous tant m'amés,
«( Que de ce don me déportés.
« [Je] nel di pas pour ce, sachiez,
« K'assez vaillans gens ne soiez.
« Moult ai oy de bien retraire
2000 « Et de vous et de vostre afaire.
« Mais ne vueil pas k'en I seul jom*
« Aient mes trois filles seigneur.
« Plus volentiers, se je povoie,
' « 'A trois fois les * marieroie.
Le Ms. porte \la.
— 64 -
« Ne vueil pas en I jour passer
<i Ma joie de les marier. » ^
Et cil dient : — « Comment qu'il aille,
« No don voulons avoir sans faille ;
K Car ce k'en couvent nous avés
2010 « Créons bien que vous nous tenrés.
«T Miex vorriens estre tout troi mort
« Que dou don nous feïssiez tort. »
Et dist li rois : — « Je vous tenrai
< Couvent, puisque j'en couvent l'ai ;
« Car je ne vueil pas commencier
« 'A mentir, car trop lait mestier
« Y a, et cil qui le maintient
« 'A mauvaise teche se tient.
« Ne rois ne doit pas estre tés
2020 « Que il soit de mentir restés.
(( Et chascuns s'en doit bien tenir ;
« Car laide chose est de mentir, v
Quant cil l'oient, joie en ont grant
Le roi en vont moult merciant.
Crompars s'est un pou avant trais,
Qui hideus ert et contrefais,
Mais de clergie avoit grant non.
De Marine a rouvé le don ;
Car bien avoit enquis que ele
2030 Estoit de moult loing la plus bêle.
— « Rois, fait il, je vorrai avoir
« Vo mainsnée fille, pour voir.
« L'ainsnée ne vueil pas rouver. »
Bon se fait d'outrage garder.
Et li rois n'a rien respondu.
Moult li desplot que si lais fu
Cil qui sa fille li rouvoit;
— cr; —
Mais à envis Ten • nieutiroit.
Lors a Melocandis rouvée
2040 Au roi Marcadigas Faiusnée,
Et la moieniio Baldig-aus,
Qui moult ert bêle et aveuans.
Com gent apensée et houneste
Firent, sagement lor requeste.
'A Cléomadès moult desplot ;
Mais, pour ce que ses pères Tôt
Otroié, n'i mist contredit,
Fors tant k a conseil li a dit
Que de cel otroi moult li poise.
2050 Et li rois dist que il s'en coise ;
Car ce que en couvent leur a,
Ce dist, loiaument leur tenra.
S'il nel perdent par trayson
Ou par aucune mesprison.
Fol. 9 r". — « Une autre fois me garderai
« D'otroier don tant que saurai
« Quel don on me vorra rouver.
« Mais tart en sui h aviser^ w
Dist Cléomadès : — « Moult m'anuie
2060 « Que cis hom à ce nés de truie
« Doit avoir Marine, ma suer.
« Sachiez que moult me touche au cuer
« K'ainc ne fu si bêle riens née,
« Ci a trop dure destinée.
« 'A envis m'i assentiroie
« Se je pour vous faire l'osoie. )■>
Dist li rois ; — « Faire le convient. »
Adont li consaus le roi vient ^
• Li mentirait, Msc. 7539.
Tom. I.
— 06 —
Que Cléomadès ot mandé.
2070 Au roi ont ensamble monstre
Qu'il seroit bon c'on essaiast
Les trois joiaus et esprouvast
Pour savoir se tel povoir ont
Li jouel k'entendre li font.
Et li rois dist bon li sembloit
Et que bien raison y avoit.
r
'A Baldigant a li rois dit
Que il feïssent sans respit
Les joiaus iluec aporter :
2080 Veôir les veut et esprouver.
Et cil nel ont pas destriié ;
Tout tantost i ont envoiié.
Et uns vallés trestout errant
Vint as filles le roi courant.
Ces nouveles leur a contées
Ainsi qu'il les ot escoutées.
Ne leur dist pas qu'il ne savoit
Liquels laquele avoir devoit.
Forment en furent esmaries.
2090 Toutes trois sont de là parties;
En une chambre sont entrées,
Et puis si se sont avisées
Qu'eles en tel lieu se metroient
Que, tout à plain veôir porroient
Ceaus qui les avoient rouvées
Au roi leur père et demandées.
Lors fist chascune en coste I huis
De son coutelet I pertuis.
Nus veoir ne les i povoit
2100 Et chascune par tout véoit.
Les trois rois virent lés leur père
Près de Cléomadès leur frère.
— 07 —
Melocandis et Baldigans
Chascuns leur sambla moult plaisans
Et courtois, et de tel semblance
Que bien samblent gent de vaillance ;
Mais dou tiers sont en grant errour,
N'i a celé n'en ait paour,
Quant eles le virent si lait,
2110 Si hideus et si contrefait.
Moult desiroient à savoir
Laquele le devoit avoir.
Chascune grant fréour avoit
Qu ele donnée ne 11 soit.
Wi ot nule qui miex n amast
Morir que ce c on li donnast.
Ainsi par la chambre esgardoient
Les puceles tant qu'eles voient
Aporter les riches joiaus,
2120 La geline et ses pouciniaus,
Et Tourne de fin or massis
Où mains rubis estoit assis,
Et le chevalet de benus :
Tel cheval ne vit aine puis nus.
Lors fu la royne mandée,
Done Ynabele la senée.
En la chambre le roi entra.
Chascuns des rois la salua.
La royne moult sagement
2130 'A chascun d aus son salu rent.
Car moult ert courtoise et sachant.
Un petit ot le cuer dolant
Dou don que otroié avoit
Li rois. Mais moult biau s'en passoit.
Son pensé couvroit, comme celé
\
— C8 —
Qui de maniore ert bone et bêle.
Lors s'assist li rois erraument,
Et la royne et l'autre gent.
Quant par la chambre sont assis
2140 Chascuns se taist ; mos ni fu dis.
Lors a rois Melocandis prise
La geline d'or et la mise
En la chambre trestout enmi
Et les trois poucins d or aussi ;
Et lors si s'est dune part trais.
Et chascuns se tint tout en pais ;
Car moult durement desiroient
Cil et celés qui là estoient
Celle merveille à esgarder.
2150 Lors commencierent à aler
Tout IIII ensamble maintenant,
Mais la geline aloit devant ;
Aussi com se chascuns fust vis
Aloient, ce leur fu avis.
Quant aie orent ensement
Lors commencierent doucement
Et très plaisanment à chanter,
Et si à point à acorder,
Que je ne croi conques oye
2160 Fust si très plaisant mélodie;
Si que trestout s'en esjoïrent
Cil et celés qui les oïrent.
Dist li rois : — « Bien avons trouvé,
« Melocandis, en vérité,
« K'ains riens si volentiers n'oy
« Ne si riche jouel ne vi. »
Melocandis à tous plaisoit
Et il et ce que fait avoit ;
— GO —
Car moult ert biaus et bien tailliez,
2170 Et sages et bien afaitiez.
Moult plot le roy et la royne
Et le pouciu et la geline,
Et cil qui les ot aportôs
Fu et daus et de tous loés.
— « Sire, ce dist Cléomadès
« Moult samble estre courtois et nés
« Melocandis, et de bon sens.
« Ma suer ait, c'est bien mes assens.
« De cestui me tieng apaié :
2180 « Je redout moult pieur marchié. »
— « Voire, ce dist Marcadigas,
« Et si ne tient pas terre agas ;
« Car il est rois de Barbarie,
« Qui est assez grant seignorie.
« Moult me samble bien emploiez
« Li dons qui li est otroiez.
Fol. 9 V». « Alez, portez li de par moi,
« Sa demande je li otroi. »
Quant done Ynabele Tentent^
2190 Au roi dist que bien s'i assent,
Et bien li plaist que sa fille ait
Puis que il l'en a le don fait.
Et Cléomadès maintenant
Li dist devant tous, en oïant
Que ses pères li a donnée
Sa fille qu'il a demandée :
— « De tout la vous a otroiie
« Et bien la tient à emploiie ;
« Aussi fait ma dame ma mère,
2200 « Puis qu'il plaist ainsi à mon père,
— 70 —
(I Et je m'i assent bien aussi
« Puis qu'il plaist à mon père ainsi.
« Elyador aurez Tainsnée,
« Puis que avez celé rouvée. »
Et Melocandis enclina
Vers le roi, et l'en mercia.
Liez fu, car bien i ot raison :
En son cuer fu joie en saison.
Quant Elyador entendi
2210 Que cis avoit l'otroi de li,
Moult en fu lié en son corage ;
Car bien sait que dou mariage
De li et dou lait roi Crompart
^ Estoit ele quite à sa part.
'A pou que ne failli li cuers
De grant paour à ses II suers.
Si par furent en grant effroi
Pour maistre Crompart, le lait roi.
Lors passa avant Baldigans
2220 Qui moult fu biaus et avenans,
Et dist au roi : — « Je vous présent
« Cest home d'or, par tel couvent
« Que, se nus vers vous pourchaçoit
« Trayson, tantost tromperoit,
« N'a nului de vostre lignie.
« Si fais est il, n'en doutez mie.
Et iert, de ce soiez certains,
Tant qu'il sera entre vos mains ;
Et, s'a un autre le donnés
2230 « 'A celui resera tous tés.
« Tous jours pour celui trompera
« Qui vers lui comme sien l'aura ;
«
«
— 71 —
« Ce vous vuell je pour voir jurôi*,
^ Nel puis oro autrement prouver. »
Et li rois dist bien l'en créoit
Et que sa fille li douroit.
Done Ynabele de celui
N ot au cuer ire ne auui,
Et à ce avoit bien raison
2240 Car assez estoit riches bon ;
De Grenate fu rois et sire.
Ainsi lai, pour voir, oï dire.
Feniadisse li otroie
Li rois, et cil en a grant joie.
Le roi en encline et mercie.
Or ne fu pas Marine lie,
Cor cuide ele bien entresait
Que 11 lais rois à femme lait.
S'en fu si de dueil acorée
2250 K'à la terre cbeï pasmée,
Et ses serours la relevèrent
Et doucement la confortèrent.
■ Mais confors n'i valoit noient ;
Qu ele se pasmoit si souvent
Que c'ert pitez à esgarder.
Ne la povoient conforter
Ses sereurs qui moult s'en penoient.
Mais à chief venir n'en povoient.
Et Elyador, comme sage,
2260 Envoie à son frère I message
Que à li viengne tost parler
Hasteëment, sans arrester.
Cléomadès i vint errant,
Et, quant il sot le couvenant
— 72 —
Pour quoi sa suer ploroit si fort,
Si li dist qu'ele se confort
Et qu ele ne s'esmait noient ;
Car il fera, s'il puet, comment
Li rois Crompars pas ne l'ara ;
2270 'A son povoir s'en penera.
— « Ainçois, fait-il, vous reponroie
« Et metroie hors de la voie
« Là on ne vous porroit trouver,
« Que le deûssiez espouser. »
De ce que Cléomadès dist
Marine I petit ensousrist.
Triste ot esté et esplorée ;
Mais ce l'a moult reconfortée
Que Cléomadès dist li a
2280 Que Crompars pas ne l'auera.
Mais I petit trop longuement
Tinrent iluec lor parlement,
Car, entrues que il là estoient '
Et Marine reconfortoient,
Parla rois Crompars en tel point,
Si sagement et si à point,
Que rois Marcadigas li a
Otroié que Marine aura.
Le cheval ot ja receit
2290 Marcadigas et retenu.
Et tant avoit li rois raisnie
'A la royne et conseillie
Que ele li avoit graé
Que il feïst tout à son gré
Et qu'ele bien si assentoit
Puis que faire le couvenoit.
— 73 —
Ne vous puis pas tout deviser
Leur paroles, ne raconter.
Tant liront qu il orcnt tout troi
2300 De roi ^larcadigas Fotroi
Dou don qu il leur avoit promis,
Si que jîi ot leur joiaus pris ;
Et, quant Cléomadès le sot.
Au plus tost que il onques pot
Vint h son père tout irés ;
Mais, com sages et avisés,
Sot bien couvrir ire et anui
Quant il en avoit point en lui.
Devant son père vint ester ;
2310 Moult très bel li prist à moustrer
'A conseil que ne l'oy nus
Fors il et ses pères, sans plus,
Et sa mère qui tant l'amoit
Que plus amer ne le povoit.
— « Sire, fait il, moult me merveil
« Où vous preïstes tel conseil
« Qui otroiastes à nul fuer
I» 'A ce roi Marine ma suer
Fol. 10 r". a Qui tant est bêle et débonnaire
2320 « Que nature la sot miex faire.
« Et rois Crompars par est si lais,
« Si hideus et si contrefais,
« Que je croi que, se ele l'a,
« K a nul jour mais joie n'aura,
« Ains morra de dueil, ce sachiez ;
*( Et ce seroit trop grans meschiez ,
« Conques ne vi jour de ma vie
« Plus bêle ne miex ensaignie;
« Et vous en avés fait le don
2330 (c 'A ce roi qui est sans raison.
— 74 —
" Je ne sai h quoi tex hom vaille ;
« N'est pas hom, ains est devinaille.
« N'est drois que si laide figure
« Ait si très bêle créature.
« 'A envis m'i asseutiroie
« Se je pour vous faire l'osoie. .
« Maintenant sui de li venus ;
« Ains si grans duels ne fu veûs
<( Qu'ele a démené puiscedi
2340 « Que ceste nouvele entendi.
« Je vous pri, se vous tant m'amés,
« Que ma suer pas ne li donnés ;
« Se pour moi le voulés laissier,
« Moult vous en vorroie priier. »
Dist Marcadigas : — « Je li ai
« Otroié, et je li tenrai ;
« Car drois rois ne doit pas mentir.
« Pour ce li vorrai je tenir
« Couvent, que k'avenir m'en doie ;
2350 « Car pour riens je n'en mentiroie.
« Autrement feroie je mal.
« Et s'ai receû son cheval,
« N'en puis par droit arrière aler
« Se ne me vueil deshonnorer.
Dist la royne : — « Biaus doux fils,
« Moult devriez vouloir à envis
« Que mon seigneur fust reprouvé
« Que il eûst fait fausseté.
« Onques ne menti à nului,
2360 « Et non fera il à cestui.
« Puisque avenu est ainsi,
« Couvent leur tiengne, je len pri.
« Tous jours reprouvé nous seroit
« S'en mençonge trouvez estoit. ^
— 75 — .
Quaut Cléomadès entendi
Le roi, raoult li dcsabeli,
Et plus près dou cuer li toucha
Que par semblant ne demoustra.
— « Sire, ce dit Cléomadès,
2370 « Ne savons se cil chevalès
(1 Est tex qu il nous fait entendant.
« 'A tout le mains, sachiez avant
« Se ce est veritez ou non
« Qu'il parait de ma suer le don. »
Et li rois dist bien li plaisoit,
Et k'à lesprouver s'assentoit.
Lors fu rois Crompars apelez
Qui estoit boçus et pelez.
2380 Bien voit au samblant dou visage
Cléomadès qu'au mariage
Ne fassent pas bien, ce li samble.
Tous li cors de fréour li tremble.
Bien pense qu'il s'en vengeroit
S'en aise et en lieu en venoit.
Cléomadès dist que savoir
Veut dou cheval se tel povoir
A en lui comme dit leur a.
Dist Crompars : — « Vous le saurez jà.
« Et, se vous voulez esprouver
2390 « Le chevalet et sus monter,
« Assez tost saurez vraiement
« Se je di voir ou se je ment ;
« Et, se trouvez sui en mençongne,
« J'otro c'on me face vergongne,
« Car je Tarai bien desservi. »
Dist Cléomadès : — « Je lotri ;
— 16 —
<f Sus monterai, comment qu il aille,
<» Ce vous ai je eu couvent, sans faille.
« Tout maintenant essaierai
2400 « Le cheval, plus narresterai. »
De ce mot fu Crompars moult liez ,
Car bien pensoit c or iert vengiez
De Cléomadès se il puet ;
Car de cuer la venjance vuet,
Car moult crueus et fel estoit.
Sa façon par droit le devoit.
Et lors li tromperes trompa
Pour ce que rois Crompars pensa
Vers Marcadigas trayson.
2410 De la trompe oyrent le son
Cil qui là assamblé estoient;
Mais moult pou garde s en prenoient
Que Crompars eûst enpensé
Vers Cléomadès cruauté ^
Au trompeëur petit pensèrent
Et legierement s'en passèrent.
Pour ce que cil qui marchissoient
Entour aus leur songit estoient
Et pensoient k'à la mellée
2420 Vers aus n'aroit nus rois durée.
Pour ce le laissierent ester,
Ni orent cure de penser
Qu'il ne doutoient que nus bon
Leur osast faire desraison.
Le cheval mainent en la court,
Et chascun i va et acourt
Le Ms porte ; crauté.
— 77 —
Pour savoir se ainsi iroit
Cis chevaus quo Crompars disoit.
Sele y ot bonne et bien séant
2430 De benus, forte et bien tenant,
Et estriers tels et si faitis
Que s'uns grans hom ou s'iins petis
I moutast, trestout à droiture
Fussent à point et à mesure.
Fraint y ot tel qu'il convenoit
Et k'à tel cheval aferoit.
Marcadigas dist à son fill
Qu'il sache s'il y a perill
Ainçois que il soit sus montés.
2440 Dist Crompars : — « Sire, n'en doutés
« Que jamais ne se verseroit
« Cis chevaus, ains va tous jors droit;
« Tex est li chevaus, sans mentir. »
Cléomadès ne volt souffrir
Que nus sur le cheval montast
Ne la grant merveille essaiast
Fors il. Et il [y] est montez ',
Et Crompars est avant passez.
Au front dou cheval vint tout droit.
2450 Une chevillete y avoit ;
Fol. 10 V». Un petitelet la tourna,
Et li chevalès s'en ala
Si très tost, que cil qui le virent
Mouvoir, assez tost le perdirent.
Ne sorent qu'il fu devenus.
S'en fu chascuus tout irascus.
Dist Marcadigas à Crompart :
' Le Ms. porte : Et il est montez. Nous suivons ici la leçon du Ms. 7539.
78
— « Faites retourner ceste part
« Le cheval, trop est esloigniez ;
2460 ( Il me samble assez essaiez ;
« Je ne quier que on plus Fessait. »
— « Sire, dist Crompars entresait,
« Je n ai povoir dou retorner ;
« Car j'oubliai à deviser
« 'A Cléomadès, au partir,
<( Comment il porroit revenir.
« Ne m'en souvint s'en fu aies.
(( Moult en sui de cuer tormentés,
^( Tant en ai grant ire et contraire
2470 « Que ne le porroie retraire. »
— « Biaus amis, dist Marcadigas,
« Ne sai se vous dites agas
<( Ou à certes. Mais, par ma loi
« Ne par la foi k'à mon fill doi,
« Se Cléomadès tost ne r ai,
« Griément à soufrir vous ferai ;
« Car mais de prison n' isterés
« Si sera ici retornés
« Cléomadès li miens chiers fis ;
2480^ « De ce povés estre tous fis.
« Par Toume d'or savoir puet on
<( K'envers moi pensiez trayson.
« Par son tromper le sai et voi ;
a Mais trop à tart m'en aperçoi.
« Bien me doit torner à anui
« Que si mal apensés en fui,
« Que vous meïsmes n'essaiastes
« Le cheval que vous me donnastes. »
Toute la gent fu tormentée
2490 Qui là endroit ert assamblée ;
— 79 —
Car bien cuidcnt avoir perdu
Celui qui tant leur a valu.
Par parole moult se deffent
Crompars. Mais ne li vaut noient;
Car il fu menez en prison
Tantost, sans point d'arrestoison.
Dolans fu quant il ot empris
Ce pour quoi Espaignol l'ont pris.
Volentiers se repentesist
2500 De son malice, s'il povist.
Pour ce se fait bon aviser
'A com fait chief on puet tomer
De la chose ains c'on l'ait emprise.
Qui lui et s'onnour aime et prise
Bien en doit chascun souvenir
Que à honeur bee à venir.
Pour Cléomadès demenoient
Grant duel et moult le regretoient.
Bien le dévoient regreter ;
2510 Car à son tans n'avoit nul per
K'en lui ot, ce sachiez de voir,
Kan k'en chevalier doit avoir.
Si com de sens et de valour
Et de gentillece et d'onnour,
Et de vigour et de povoir
Et de tous biens, au dire voir.
Je ne vous saroie pas dire
Le grant duel ne le grant martire
Que menèrent ses trois serours.
2520 Pasmées, en lermes, en plours,
Les enporta on toutes trois.
Marcadigas, com sages rois,
— 80 —
«
Confortoit ses filles, et lui
Ne pourquant, se nus ot anui
Corelment, il Tavoit si fort
Qu'il se liaoit plus vif que mort;
Et ne pourquant si sagement
Confortoit et lui et sa gent ,
Que nus hom le povoit plus faire ;
1^30 Car moult fu de très bon afaire.
La royne fit duel si fort
Que au sien duel n'ot nul confort.
. Sa maisnie Ten ont portée
En sa chambre toute pasmée,
Et Font desus son lit couchie
Triste et dolente et esmarie. .
Tost fu de joie en duel muée
La gent qui là ert assemblée.
Moult fu Melocandis dolans,
2540 Aussi fu li rois Baldigans ;
Conseil prirent que il iroient
Au roi, et si s'escondiroient
Entre aus II de celui meffait
Que li rois Crompars avoit fait.
Ainsi le firent que vous di.
Marcadigas leur respondi
Que nul mal gré nés en savoit
Ne riens ne leur en demandoit ,
Ains se tenoit d'aus apaié ;
2550 Et cil Ten ont moult merciié.
Dist Baldigans : — « Puis que vous dites
« Ce cliascuns de nous en est quites
« Et que riens ne nous demandés
< De ce mcffait, dont nous donnés
« Le don que nous avez promis. »
Dist Marcadigas : — « Biaus amis,
'( Droit a en ce que dit avés.
« Dou don ne quier estre quités,
« Puis que en couvent le vous ai.
2560 H Mais, dus qu'à tant que je saurai
« De mon fill aucunes nouveles,
« Ne sai lequel, laides ou bêles,
« Ne vous porrai tenir couvent;
« Quar je cuit bien certainement
« Que mes filles de duel morront
« Se eles leur frère ne r ont.
(( Pour ce n'est raisons k'ens ce point
<( Parlons de les marier point,
« K'en ce point pas ne le feroient ;
2570 « Pour tant ocire se lairoient. »
Cil voient bien que raison a
En ce que li rois leur monstra.
Lors pensèrent k'au demorer
Povoient petit conquester.
Ainsi leur plot que il prendoient
Congié au roi, si s'en iroient.
— « Sire, ce dist Melocandis,
« Nous en irons en nos pays,
« Tant que vous nous remanderés. »
2580 Et li roi dist c'est bien ses g-rés.
Et que il les remanderoit
Quand verroit que poius en seroit.
Fol. 11 r». Et cil li ont en convenant
Que il revenront à son mant.
De lui se tinrent apaié;
T()>1 I.
— 82 —
Ed lermoiant ont pris congié.
Li rois andeus les acola
Au partir. Lors s'en retourna
Dedens sa chambre, à cuer destroit
2590 Pour son fill que tant il amoit.
Bien cuida couvrir son meschief ;
Mais il n'en pot venir à chief.
Quant les autres ot confortés,
N'i valut riens, sens natures,
Ne avis, ne apensemens.
Que, si griés ne fust ses tormens
Pour son fill que tant il amoit,
K'en lui nul confort ne savoit.
Bien cuidoit que il fust perdus.
2600 Droit ert qu'il en fust irascus ;
Car bien connoissoit sa vigour
Et sa très grant poissant valour.
Moult fu dolans et esmaris.
Celé part se traist où ses lis
Estoit ; tantost sus se coucha
'A tele heure k'ains n'en leva
Dusqu à tant que nouveles sot
De celui que tant amer pot.
Trop plus que ne vous ai conté
2610 Sont partout dolant et iré.
De là se sont parti li roi.
De la sale issirent andoi.
De la royne pas ne prirent
Congié ; car pour ice le firent
Que ele si grant duel faisoit
Que nus à li parler n'osoit.
N' encore pas veii n'avoient
— 83 —
Celés que il avoir dévoient.
Savoir povez qu'il les veïsseut
2G20 Moult voleutiers, se il pouissent;
Mais ce c ou amender ne puet
Savez bien que laissier cstuet.
De là endroit sont départi.
Ainsi s'en vont com je vous di.
Dolant furent que mesclieû
Au roi Crompart telement fu ;
Mais bien virent apertement
Qu'il ot tout aviséement
Le preu Cléomadès tray.
2630 S'en erent triste et abaubi ;
Moult très mauvais gré en savoient
Roi Crompart, et moult le haoient,
Et bien pensoient k'à nul jour
N'auroient mais à lui amour.
Car par trayson destourbés
Les avoit et dehonnorés ;
Car par son meffait esloingnoient
Ce pour quoi là venu estoient.
Sachiez que moult près leur touchoit.
2640 Chascuns d'aus moult Crompart haoit.
Souventes fois fu d'aus maudis.
Et Crompars dolans et pensis
Demora, k'amender nel pot ;
Maint anui en la prison ot.
Trayson l'ot à ce mené,
Ele et sa serour Fausseté,
Qui mainte gent ont fait anui.
'A tant me tairai or de lui ;
Quant tans en iert g'i revenrai.
2650 De Cléomadès parlerai.
— u —
Qui seur le chevalet s'en va.
En petit de tans le porta
Si loing qu'il ne sot où il fu.
Lors vit il bien que deceû
I/avoit Crompars et engingnié ;
Mais n ot pas le cuer esmaié,
Ains Tôt si ferm en seûrté
Com cil où ains n'ot lascheté.
Car au besoing voit on Tavis
2660 Des seurs cuers et des hardis.
■ Bien voit qu'il n'aura autrement
Confort, s'en son cuer ne le prent.
Et là en pot il assez prendre ;
Car n'en estoit pas à aprendre
Li cuers, ains en ot tant apris
Que 11 cors en avoit grant pris.
Lors se commence à aviser
C'une cheville vit torner
Crompart, droit ou front dou cheval,
2670 Lors tasta amont et aval
Pour savoir que ce povoit estre.
'A une chevillete à destre
Assena, et il l'a tournée ;
Et li chevaus, sans demorée,
S'est tantost à destre tournés.
Lors tasta au senestre lés ;
Pluseurs chevilles i trouva ;
L'une après l'autre ressaia,
Tant qu'il vit bien qu'il torneroit
2680 Le cheval quel part qu'il vorroit.
Moult durement li abeli
Que la chose trouva ainsi.
De ce dut il bien estre liez ;
Car jamais ne fust repairiez
— 85 —
Se il ne se fust avisés
Des chevilles dont vous oés ;
Car par les chevilles aloit
Les chevaus quel part c'on vouloit.
Vers la poitrine retasta,
2690 'A une cheville assena
Qui en tel fourme faite estoit
Que, si tost que on la tournoit,
Li chevaus, tout en arrestant,
Aloit vers la terre avalant,
Si bêlement et si soué
Com pluie en avril chiet sor blé.
Tant fist que il sot la manière
D'aler et avant et arrière
Et bas et haut quant il vouloit.
2700 En ce moult se rassetiroit.
Moult volentiers fust revertis
Au lieu dont il ert départis ;
Mais ne sot quel part commencier
Pour vers Espaigne radrecier,
Car li chevaus Tôt formené
De ce que si tost l'ot porté.
De ce ne vous esmerveilliez
Se il fu las et traveilliez
K'en une nuit et mains d'un jour
2710 Le porta de si grant radour,
Que il vint en une contrée
Qui ore est Toscane apelée.
Adonc avoit non autrement
Cil pays, mais ne sai comment.
Fol. 11 V". C'ert un roiaumes moult poissans.
Sires en ert li rois Carmans.
— 86 —
Ce fu uns rois de grant noblece.
De grant povoir, de grant richece.
Femme avoit "bonne et bêle et sage
2720 Et estraite de haut lignage,
Et si avoit à non Clarmonde.
N'ot meilleur dame en tout le monde <
Entre done Ynabele et li
N'orent pa& à bonté failli ;
Car II meilleurs dames n'avoit
Si loing com li siècles duroit.
N'erent orgueilleuses ne fieres,.
N'outrageuses, ne bobantieres ' ;
En eles manoit courtoisie
2730 Et humilitez la florie.
Est dont florie humilitez?
Oil ; et les flours de li [sont] téz ^
Que cil qui en Paradis sont
Des fleurs de li lor chapiaus font.
Les esclices sont de pitié
Et les liures d'amistié.
Tel chapel sont plus avenant
Que cil qui sont fait de bobant,
Ne d'orgueil, ne de gloutenie i
2740 Cil sont chapel de dyablie.
Lonc tans ot esté mariée
Done Clarmonde la senée
Au roi Carmant ; mais aine avoir
Ne porent que I tout seul hoir.
Ce fu une fille ; mais ele
Fu de tout le mont la plus bêle.
» Beubancières. Ms. TI539.
' Le Ms. porte : et les Jours de li iéz.
— 87 —
Clarmondiue fu apelée.
Plus belo ne fu oncques née;
Plus estoit gracieuse et gente
2750 Que ne soit en may fleur seur ente.
'A celui tans pou savoit on
Roi qui plus fust de grant renon
Comme li rois Carmans estoit
Qui celui roiaume tenoit,
Fors Marcadigas. Mais à lui
Ne doit on comparer nului
Qui à son tans fust rois clamés :
De tous biens les ot tous passés.
'A son tans ne fu si parfais.
2760 Mais de lui ore ti tant me tais.
Cléomadès vit I chastel
En coste I plain, très fort et bel,
Où il ot mainte bêle tour ;
Bos et rivières vit entour.
Vignes et praëries grans.
Moult fu li cbastiaus bien séans.
La façon dou chastel deïsse,
Mais je dont moult que ne meïsse
Trop longuement au deviser,
2770 Pour ce m'en vueil briément passer.
Dou chastel vous dirai le non.
Miex séant ne vit ains nus hon ;
Lors l'apeloit on Chastiau noble.
N ot tel dusqu'en Costentinnoble,
Ne de là dusqu'en Osteriche
N'ot plus bel, plus fort ne plus riche.
Carmans à ce point i estoit
Que Cléomadès vint là droit.
— 88 —
Forment li sambloit li chastiaus
2780 De toutes pars riches et biaus.
Cléomadès lors s avisa
Que vers ce chastel se traira.
Bien pensoit qu en tel lieu manoient
Gent qui de grant afaire estoient.
Ce fu si k après la jornée,
Moult faisoit bêle matinée ;
Car mays estoit nouviaus entrés.
C'est un tans qui moult est amés,
Et de toutes gens conjoys ;
2790 Pour ce a non mays li jolis.
Une très grant tour, haute et forte,
Avoit assez près de la porte,
Qui estoit couverte de plonc,
Plate deseure ; car adonc
Les faisoit qn ainsi couvrir
Pour engiens et pour assaillir.
Cléomadès a avisée
La tour, qui estoit haute et lée;
Lors pense qu'il s'arrestera
2800 Sor celé tour tant qu'il sara,
Se il puet, la certaineté
Quel pays c'est qu'il a trouvé.
Lors a son cheval adrecié
Vers la tour de marbre entaillié.
Les chevilletes si tourna
Que droit seur la tour s'arresta.
Si coiement s'est avalés
Que seur aiguë coie vont nés.
Quant Cléomadès fu venus
2810 Seur la tour, tantost descendus
— 89 -
Est dou cheval. Si esg-arda
Une entrée qui estoit là
Par où on povoit avaler
Ou chaslel, et par tout aler.
Lors pensa c'u chastel iroit,
Et son cheval iluec lairoit ;
Car moult très volentiers menjast.
Ce sachiez, se il le trouvast ;
Mais moult biau déporter se sot
2820 De ce que amender ne pot.
Iluec a laissié son cheval.
Par les degrez s'en vint aval.
Moult noble lieu par tout trouva.
Tant ala de çà et de là
Qu'il est venus en une sale
Qui n'estoit ne laide ne sale,
■ Mais moult bêle et nouviau jonchié.
Une table y avoit drecié
D'y voire à pierres de cristal.
2830 Tout si fait furent li hestal.
Très blanche nape ot desus mise
Ouvrée de diverse guise.
Sor l'un cor de la table avoit
'A mengier kan k'il convenoit,
Et sor l'autre coron à destre
Ot vin si bon que vins pot estre,
En pos d'or ' et hanas au tés.
Viande et vin i ot assés.
Or est raisons que je vous die
2840 Que celé table senefie,
Ne pourquoi on mis i avoit
' Le Ms. porte : d'os. Dans le Ms. 7539 on lit ; d'or
— 90 —
La viande qui sus estoit
Et le vin et la blanche nape.
Ainçois que li contes m'eschape,
Vous en dirai la vérité.
De lonc tans ert acoustumé
Fol. 12 T». En ce chastel et establi
Que on, II mois en Tan, ainsi
Le faisoit, et ne plus ne mains.
2850 Mays en estoit li premerains ;
Car en ce mois le commença
Cil que cel chose acoustuma
Dès le premier commencement.
Or vous di je certainement
Que li secons estoit gayns
Qu'il fait bon aler es jardins.
Ces II mois, chascune vesprée
Estoit la viande atournée ;
Desus la table la metoient
2860 Et puis le vin, lors s'en aloient
Quant fait lavoient beneïr
'A leurs prestres au départir.
Pour may et gayn honnorer
Fist on celé chose estorer :
Le may pour sa joliveté
Et le gayn pour sa plenté.
Lendemain si tost revenoient
Que leur diex aorez avoient
Selonc le tans qui lors estoit.
2870 De celé viande menjoit
Carmans ou II morsiaus ou trois,
Et puis si bevoit une fois.
Et puis li autre grant seignour
Faisoient ainsi tout entour.
Et, quant il avoient mengié
— 91 —
Entour la table et soulacié,
AdoDt leur festo commençoit.
Plenté d estrumens y avoit :
Violes et salterioiis,
2880 Harpes et rotes et canons
Et estives do Cornouaille.
N'i failloit estrumens qui vaille ;
Car li rois Carmans tant amoit
Menestreus, que de tous avoit.
0 lui avoit quintarieurs,
Et si avoit bons lenteurs,
Et des flaûteurs de Behaigne,
Et des gigueôurs d'Alemaigne,
Et flaiiteôurs à II dois.
2890 Tabours et cors sarrazinois
Yot. Mais cil erent as chans
Pour ce que leur noise ert trop grans.
N'estoit manière d'estrumens
Qui ne fust trouvée léens.
Cléomadès, qui fain avoit,
Fu liez quant la table perçoit,
Et pense que il mengera
Puiscedi que il trouve là.
Au chief de la table devant
2900 Ot une fontaine sorjant.
Ouvrée de marbre liois
Plus bêle ne vit quens ne rois,
'A IIII lionciaus d'argent
Qui erent ouvré richement,
Par où venoit celé fontaine
Cler sourdant par conduit d'araine ;
Et Cléomadès i lava
— 92 —
Ses mains, et tantost il ala '
Vers la table, se s'i assist
2910 Com cil qui volentiers le fist.
Assez menja tant com lui plot ;
Et, quant mengié et beu ot,
Si s'est de la table levez.
Vers luis d'une chambre est aies
Qu'il vit un petit entrouvert.
Savoir veut de quoi cis huis sert.
En celé chambre entra errant ;
Un grant vilain trouva gisant.
Près ert aussi grans c'uns jaians ;
2920 Moult ert fel et fiers et poissans
Et outrageus et pou bontables ^
Eu sornon ot non Desrainables
Et en son droit non Rustemans \
Maus gracieus estoit et grans.
Tout vestus seur I lit dormoit.
De barbe tant ne quant n'avoit ;
Car tex fu, ce sachiez de voir,
Que barbe ne devoit avoir.
'A son chevet avoit pendues
2930 Espées, guisarmes, maçues.
Miséricordes et fauchons,
Et bracheus* et bouclers rocins,
Et une targe navaroise,
Et une grant mâche turcoise ;
Et si avoit pendu encor
Une arbaleste fait de cor,
Le Ms. porte ; ila va.
Poi doutables. Ms. 753y.
Tutemans. Ms. 7539.
Targes.UB.l^'m.
— 03 —
Et uu cueurc ' plaiii de quarriaus :
En travers parmi ses mustiaus,
I ut un grant liace danoise".
2940 N ot pas talent de faire noise
Cléomadès, ains s'avisa
Que il pas ne l'esveillera;
En coste lui, moult bêlement,
Passa outre tout coiëment.
Quant le grant vilain ot passé,
Lors a I aloir trespassé
Qui en coste I praël séoit
Où moult de floretes avoit.
Quant au cor de ce praël vint,
2950 Un petitelet coi se tint ;
I huis vit entaillié d y voire.
Sachiez que fort seroit à croire
De cel huis com fais il estoit
Qui la façon vous en diroit.
Cléomadès vers Fuis se traist ;
Pour la biauté qui moult Ten plaist.
Une pièce l'uis regarda,
Et après à lui le tira
Un pou, et li huis erranment
2960 Ouvri moult debonairement.
Lors est Cléomadès passez
Un pou avant, si est entrés
En une chambre k'ains nus hon
Ne vit chambre de tel façon ;
Car tuit cil qui aine chambre virent,
Ne de chambre parler oïrent,
Un coffre. Ms. 7539.
Le Ms. porte : I ut une grant Mce danoise.
— 94 —
Ne virent si très merveilleuse.
Si riche ne si gracieuse.
'A grant merveille riche estoient
2970 Li piler qui la soustenoient.
Plus bêle ne vit quens ne rois.
Ne de pilers ne de parois
N'i ot œvre* qui entaillié
Ne fust d'uevre triforiié ^ .
D'estoires d'ancienneté
I ot il ouvrage à plenté
Qui fu fais de maistres ouvriers.
Or me seroit il bien mestiers
Fol. 12 v». Que je fusse si avisés
2980 Que li combles bien devises
Vous fust de la chambre et adroit
Là où Cléomadès estoit ;
Ne pourquant au miex que porrai
La façon en deviserai.
Li combles fu d'uevre esmaillié.
Mainte œvre à point faite et taillié
I ot de diverse couleur.
Li combles fu de tel valeur,
Que la disme pas n en porroie
2990 Recorder, car jà ne saroie.
Mais de tant sai bien la manière
Del ouvrage que mainte piere
I ot très riche et précieuse.
Moult fu la chambre deliteuse.
Fenestres teles i avoit
Com h tel chambre aparteuoit.
' « Pierre » ]\Is. 7539.
2 « Trifoirie » Ibid.
— 05 —
Dyvoire et de bonus estoiont
Si ouvrées k'ii tous pluisoient.
'A pièce irauroie cont6
3000 De ce lieu toute la biuuté.
Se chascune chose en vouloie
Deviser, trop i meteroie ;
Car, à deviser seulement
La richece dou pavement
De la chambre dont vous oëz
Seroie je tout encombrez ;
Et pour ce le lairai ester.
Car trop metroie au deviser.
Li rois Carmans et la royne
3010 Orent ce lieu pour Clarmondine
• Si arréé que je vous di ;
Car il la paramoient si
Que on povoit plus fille amer.
Et, pour le lieu et li garder,
I estoit li grans vilains mis
Qui à Fuis gisoit endormis.
Par dedenz celé chambre entra
Cléomadès. Lors s'arresta,
Tant que il ot bien esgardé
3020 La chambre dou lonc et dou lé.
En esgarder se deduisoit
La grant merveille qu'il veôit.
Clarté de chandoiles i ot
Par quoi bien partout veôir pot ;
Et si estoit jà ajourné,
Par quoi i ot assez clarté.
Sachiez que moult pieu li a
La noblece que il trouva.
— 9G —
Trois lis vit où ens se gisoient
3030 Trois damoiseles qui dormoient,
;Moult bêles, ce li fu avis.
Moult erent riches chascuns lis '
Où eles estoient couchies ;
Courtoises et bien ensaignies
Furent, et de moult grant lignage.
Chascune ert bonne et bêle et sage.
L'une d'eles et non Florete,
Et li autre avoit non Gaieté,
Et la tierce ot non Lyadès.
3040 Moult regarda Cléomadès
Les trois lis, mais ne sot que faire,
Ou aler avant, ou retraire.
'A l'autre lés à destre avoit
1 autre lit qui tex estoit
Que vous m'orrés jà recorder.
Briément le vous vueil deviser.
Je ne croi k'ains nus hom veïst
Nul si biau lit, ne tant vausist.
D'or ert, et mainte riche piere
3050 I ot de diverse manière.
N'erent pas pierres de cristal.
Mais fin rubi oriental,
Esmeraudes et kamahieu;
Tels pierres orent là lor lieu;
Jagonces, toupaces, saphir
Et gros pelles pour l'embelir ;
Car gros pelles blanc d'Oriant
Sont moult gracieus et plaisant
Pour I riche ouvrage acesmer.
3060 Tant parfist cis lis à loer ^
' Le Ms. porte : Moult èrent riches chascuns des lis.
— 97 —
K aine si riche lit ne vit nus.
I esprevier ot par desus •
Qui moult riches et biaus estoit.
Le lit tout entour pourprenoit
Li espreviers que je vous di :
Et, selonc ce que j'ai oy,
Puis je bien pour voir tesmoignier
K'ains nus ne vit tel ne si chier.
La façon en deviserai
3070 Au plus adroit que je porrai.
De soie ert ouvrez par maistrie,
D'uevre cointe, noble et jolie.
Partout avoit chançons escrites,
Les meilleurs et les plus eslites
C'on peûst nule part trouver
.Au tans dont vous m'oez parler.
Tout estoient li chant noté,
N'en y avoit nul oublié.
Et s'erent faites si adroit
3080 Les lettres, que riens ni failloit
D'uevre si très fine et riche,
Qu'on ne doit pas tenir à niche
L'ouvrier qui la fist, ne celui
Qui tel le fist faire pour lui.
Dou celé de la chambre issoit
Une main d'or à quoi pendoit
Cil espreviers moult gentement
Et tendoit si faiticement
Que nus ni peûst amender
3090 Jà tant s'en seûst bien pener.
Bien devoit estre cis lis gens
[Et] biaus et riches ; car dedens
Gisoit, si com l'estoire dist,
TOin. I.
— 98 —
La plus bêle k'ains nus veïst.
Ne je ne croi que mais veôir
Puist nus si bêle, au dire voir,
Si k'en l'escrit le truis et voi ;
Et vous dirai raison pourquoi.
Puis que Diex le monde forma
3100 Et k'Evain à Adam donna,
Ne fu si bêle créature,
Tant par estoit bêle à droiture
Que, s'ele peûst départir
De sa biauté pour embelir
Autres qui mestier en euïssent,
En li assez biauté preïssent,
C. ou plus en enbelesist
Et assez biauté retenist.
Et sachiez bien que de plaisance
3110 Par ot si très grant abondance.
Fol. 13 r". Que nus nel pelist regarder
Cui ne convenist oublier
Anuis et corrous et abans.
Tant par ert gente et avenans ;
Et s'ert si plaine de tous biens
K'en li ne failloit nule riens.
Quant Cléomadès veii a
Ce lit, celé part s aprocha :
Car volentiers vorroit savoir
3120 Qui si biau lit povoit avoir
Et qui dedens povoit gésir.
De ce avoit moult grant désir,
K'ains n'ot veû si riche lit.
Et tant l'aprocha que il vit
La bêle pucele dormant.
De plus bêle nul ne demant;
Car on ne la porroit trouver
— 99 —
No deçà ne delà la mer,
Ne h ce tans ue puis ce di,
3130 Ne devant ce qu'ele nasqui.
De li la taille devisasse
Se je seûsse ne cuidasse
Que je la moitié en pouïsse
Deviser, je Tentrepreïsse ;
Mais je dont tant que je ne faille
'A deviser la noble taille
Et la très grant biauté de li,
Que je forment m'en esbahi.
Et ce n'est pas moult grant merveille;
3140 Car sa biauté n'ert pas pareille
De riens nule à autre biauté;
Car d'autant com plus grant clarté
Donne li solaus que la lune,
Ne se prendroit ^ femme nesune
'A la biauté que ele avoit.
De si loing toutes les passoit.
Qu'il n'i avoit comparison
Ne de taille ne de façon,
Ne de riens k'à biauté afiere,
3150 Ne de gracieuse manière,
Ne d estre, ne de contenance,
Ne de riens qui tourt à plaisance.
Et s'estoit li cuer de li tés
Qu'il ni manoit fors que bontés;
Et s'estoit fine débonaire.
Tel pucele devoit bien plaire.
X [et] IX ans ot, et plus non.
Clarmondine ot la bêle à non.
Un petitelet s'abaissa
Ms. 7539. Le Ms. 175 porte : Prendoit.
— 100 —
3160 Cléomadès, si esgarda
La pucele qui se dormoit ;
Et, quand Cléomadès la voit
Si plaisanment blanche et vermeille,
De sa grant biauté s'esmerveille
Plus que de riens qu'il veïst onques.
Bien tesmoignoit ses cuers adonques
Que onques mais n'avoit veti
Si bêle riens com celé fu.
Lors se pensa que, s'il osoit,
3170 Moult volentiers la baiseroit.
Tant s'enhardi qu il la baisa
II fois, et ele s'esveilla.
Les iex ouvri en souspirant
Qui moult erent dous et plaisant.
Moult durement s'espaouri
Quant I home vit devant li.
Moult s esmerveilla dont venoit
Cil bons ne quel chose il queroit.
N'ert merveille s'en ot errour ' ;
3180 Un petit trambloit de paour.
Son douz vis a vers lui torné,
Cléomadès a regardé;
Bien li sambla k'ains mais damel
Ne vit si plaisant ne si bel.
Cléomadès s'agenoilla
Devant li et la salua ;
Et ele son salu li rent
Et li dist : — « Biau sire, comment
« Estes vous ci endroit venus?
3190 « Folement estes enbatus ;
« Ne sai qui vous i amena,
• Ms. 7539. Le Ms. 175 porte : Paour.
LIBRARY
Torcnio
- 101 —
« K'ainc mais céens nus hom n'entra
« Dusqu'à tant que fusse levée.
« Irié en sui et tormentée,
« Car fait [m']avez trop grant outrage,
« Se fiex n'estes le roi d'Arcage
« Qui a [ù] non Bleopatris :
« Cil là doit estre mes maris.
« Ses pères Balcabé a non
3200 a Qui moult est rois de grant renon.
« Je ne cuit pas que ce soiez.
« Se c'estes vous, ne le noiez ;
« Car, se vous Bleopatris n'estes,
« Se vous aviïez Y*" testes
« N'en porriez vous une porter,
« Ce ne vous quier je jà celer.
« Et mes pères li rois Carmans
. « M'a dit, bien a passé II ans,
« K'ou monde si bel home n'a
3210 « Que cil à cui donnée m'a.
« Et je cuit bien que nus fors il
« Ne se metroit en tel péril :
« Et pour ce ne sai que j'en die.
« Voir m'en dites, je vous en prie;
« Car estre me samblés courtois,
a Et biaus et' nobles et adrois,
« Avenans et plaisans et nés. »
— « Bêle, ce dist Cléomadès,
« Plus biau de moi sont il assez ;
3220 « Si sui je cil dont vous parlez,
« Et si sui cil qui sans faillir
« Sui tous à faire vo plaisir.
« Pour ce, par fine amour vous pri,
« Ne vous anuit que je sui ci. «
— « Dont me dites, ne soit celé,
— i02 —
« Qui vous a céens amené,
« Ne pour quel raison fait Tavés. ?
— « Damoisele, jà le saurés.
« De mon règne sui çà venus ;
3230 « Ne sevent que sui devenus
« Cil de la terre et dou pays
<' Là où je fui nés et norris.
(' Moult vous desiroie à veôir,
« Pour ce que vous dévoie avoir ;
« Pour ce sui céens embatus.
« Bien croi que ne m'i sache nus.
« Et, puis que veûe vous ai,
« 'A vostre congié m'en r irai ;
« Car ne vueil pas tant demorer
3240 « Que de riçns vous doie grever.
« 'A envis vous corrouceroie. »
Clarmondine Tôt, s'en ot joie ;
F" 13 v*. Car trestout vraiement cuidoit
Que cil là Bleopatris soit.
Tout ce retint pour vérité
Que Cléomadès ot conté.
La manière moult li plaisoit
De Cléomadès. S'avoit droit ;
Car de courtoisie et d'avis
3250 Ert la toupace et li rubis.
Moult volentiers l'ot escouté
Et à chief de fois esgardé ;
Et, quant ele plus l'esgarda,
Plus li plot et plus le prisa.
Li sens de lui et la biauté
Ont le cuer de li si donté,
Que dou dart se senti atainte
Qui navré en a maint et mainte :
- 103 —
C'est li dars que amours set traire
3260 Ceaus qu de veut à li atraire.
Amours à point ce dart lança
K'à I coup II cuers assena.
Cléomadès droit à ce point
Senti son cuer de ce dart point ;
Dou dart d'amours, si com moi samble,
Furent andoi navré ensamble.
Quant Clarmondine se senti
En si fait point que je vous di,
Ses damoiseles a huchies
3270 Et eles se sont esveillies.
Chascune moult s'esmerveilla
Pourquoi cil bons ert venus là.
Et Cléomadès, com courtois,
Les salua trestoutes trois ;
Mais nule ne l'en respondi,
Tant erent leur cuer esmari.
Cléomadès tantost perçoit
Que sa venue leur pesoit,
Et pour ce tantost s'avisa
3280 Que de celé chambre istera
Tant que eles soient levées ;
Bien voit qu'eles sont effréées
Pour ce qu'il estoit venus là.
Et Clarmondine dit li a
Que il ne li tourt à anui
Se eles n'ont parlé à lui ;
Car, quant la vérité saront
De lui, grant joie li feront.
Moult debonairement li proie
3290 Que point ne se mete ù la voie
— iOi —
Si leur ait dite la raison
De sa venue et l'ochoison ;
K'à vergoigne li torneroit
Se chascune bien ne savoit
Pourquoi ne comment il vint là.
Cil dist que ainsi le fera
Ne de là ne se partiroit
Dusqu'à tant que il li plairoit.
Or, sachiez que de ce commant
3300 Ot Cléomadès joie grant ;
De joie tous li cuers li rist.
Après ce mot de la chambre ist.
Si entra en I praëlet
Moult gent et moult noble et moult net,
Où ot mainte diverse flour
Qui getoient très bonne odour.
Là s'est Cléomadès assis,
D'amours alumés et espris ;
Car onques mais n'avoit sentu
3310 Nul dart d'amours tel com cil fu.
Et la pucele s'est levée-
Qui noblement fu acesmée ;
Mais, ainçois k'acesmée fust
Ne que de son lit se meust.
Vinrent à li ses [trois] pu celés *
Si effréées comme celés
Qui cuidoient estre honnies
Dou roi Carmant et mal baillies ;
Car Clarmondine leur conta
3320 La chose si com ele va
Lo Ms. porte : Vinrent à li ses piiceles. Comp. v. 3030.
— 105 —
Qu'ele n'i a riens oublié ;
Car bien cuidoit, par vérité,
Que ce que il dit li avoit
Fust voirs, cnsement le créoit.
Celés dient que le verront
Veôir, et sa parole orront.
Et Clarmondine leur a dit
K aine si courtois de lui ne vit,
Plus sage, ne plus bel parlant,
3330 Ne plus bel, ne plus avenant.
Forment plus as trois damoiseles
Quant entendirent les nouveles
Que Clarmondine dit leur a.
Chascune d'eles bien cuida
Que ce fust toute vérité
Que ele leur avoit conté.
.S'en sont auques rassouagies ' ;
Et, quant furent apareillies,
Trestoutes IIII sont issues
3340 Fors de la cbambre, et sont venues
Enz ou praël, là où séoit
Cil qui amours saisi avoit,
Et celé enz ou praël entra
Cui amours aussi saisie a :
Ses puceles furent o li.
Et Cléomadès sus sailli ;
Liez est de ce que venir voit
Celé qui tout son cuer avoit.
Contre li s'en vint sans demeure.
3350 — « Bêle, fait il, à très bonne heure
« Puissiez vous hui estre levée. »
— « Biau sire, tele destinée
' Asouagies. Ms. 7539.
— 106 —
« Vous soit destinée à tous jours
' Que vous aiez joie d'amours. )>
— « Damoisele, cil vous en oie
« Qui les amans puet donner joie,
" Et d'amours si grans biens vous viengne
« K'à son servise vous retiengne ;
'- Car, s'ainsi estoit que je di,
3360 « Dont n'auroit pas amours failli
« Qu ele n eûst de son maisnage
« Bêle pucele et bonne et sage. »
— « Biau sire, se je tele estoie
« Qu<3 vous dites, lie en seroie. »
Cléomadès courtoisement
Les trois puceles erranment
L'une après l'autre salua.
'A chascune moult agréa
La manière k'en lui véoient ;
3370 Son sens et sa biauté prisoient.
Tout V s'assisent ou praël ;
Ne croi k'ainc nus veïst si bel.
Moult ont Cléomadès trouvé
Courtois et à point emparlé ;
F" 14 r». Car sages fu et entendans.
Et tous jours à honnour tendans.
Et par tout aidier ' se savoit
Si bien que miex ne convenoit.
Cléomadès couvertement
3380 Enquist, ce n'oublia noient.
Tant qu'il sot bien en quel régné
Li chevaus l'avoit aporté.
Et que celé qu'il amoit tant
' Le Ms. porte ; Avoir. La leçon du Ms. 7339 nous paraît préférable.
— 107 —
Estoit fille le roy Carmant.
De li meïsme le savoit,
Dont en son cuer grant joie avoit
Que il avoit assis s amour
En fille h roy de tel valeur;
Car li rois Carmans à ce tans
3390 Estoit des rois uns des plus grans
En tant que de très grant richour
Et de gentillece et d onnour.
Une pièce ensamble parlèrent,
D amoreus iex se resgarderent
Cléomadès et Clarmondine.
Amours en leur cuers enracine ;
Car que plus Tuns l'autre véoit
Plus Funs l'autre amoit et prisoit.
Tant furent là k'ainsi avint .
3400 Que li vilains celé part vint
Qui ert mis à Fuis pour garder,
Dont ore m'oïstes parler.
Par une fenestre esgarda
Cléomadès qui séoit là.
Li vilains très grant merveille ot
Par où cil hom là venir pot ;
Car bien cuidoit avoir fermées
De cel lieu toutes les entrées.
Moult fu dolans et esbahis,
3410 Et courrouciez et esmaris, •
Et jure que mais ne croira
Femme nule, quant celé là
Qui de tous biens avoit le non
A faite tele mesprison.
Bien pense que ses damoiseles
En orront, s'il puet, gries nouveles.
— 408 —
D'iluec s'en est tournés atant,
Dire Tala le roi Carmant.
Quant li rois tel nouvele oy,
3420 Sachiez pas ne li abeli ;
Corrouciez fu et plains d'anui.
De sa maisnie prent o lui.
Vers le lieu s'en va où estoient
Cil et celé qui moult s'amoient.
Par le pertuis d'une fenestre
Regarda au lés devers destre,
Tant que Cléomadès choisi
Et sa fille lez lui aussi.
Sa fille I chapelet faisoit,
3430 Et Florete les flours cueilloit
Entre li et Cléomadès,
Entre ' Gayete et Lyadès
Servoient de soie baillier
Pour le chapel faire Hier.
Moult durement fu despaisiez
Li rois Carmans et courrouciez
Que uns hom k'ains veû n'avoit
Si privez de sa fille estoit
Qu'ele l'avoit là amené
3440 Sans son seu et sans son gré.
Lors se pense qu'il mandera
Lyadès ; car savoir vorra
Comment ele fu si hardie
Qu'ele a tel chose consentie.
Le grant vilain lors^ i envoie
Cui celé chose moult anoie,
Car à garder li ert livrée
• Entruec?
» Ms. 7539. Le Ms. 175 porte : Lues.
— 109 —
La pucele sage et senée.
Ens ou praël s'eu viut tout droit.
3450 Quant Lyadôs venir le voit,
Trestout erranment s'est levée,
Car moult fu sage et avisée,
Et pensa qu'ele li diroit
La chose, et li descouverroit,
Pour ce que il pas ne cuidast
Que on nul malice i pensast
En ce que là venus estoit
Cet hom qui là trouvé avoit.
Bien se perçut que corrouciez
3460 Estoit li vilains et iriez.
Et il, moult despiteusement,
Li dist : « — Venez hastéement
« Au roi, qui mandée vous a. «
Et celé tantost s'avisa
Pourquoi li rois l'avoit mandée.
Errant est vers le roi alée,
Et l'a en la chambre trouvé.
Melancoliëus et iré
Le trouva; mais tout erranment
3470 Li a conté tout Ferrement
Si com Cléomadès lot dit.
Quant li rois Carmans entendit
Que cil dist que Bleopatris
Estoit, tous en fu esbahis ;
Bien sot que n'est pas vérités.
Tantôt est ou praël entrés.
Et cil dou praël sus saillirent
Sitost que le roi Carmant virent.
Ne fist pas samblant efifréé
3480 Cléomadès ; mais salué
— no —
A le roi moult courtoisement.
Mais ne li respondi noient
Li rois, ains dist c'om le presist.
Chascuns de sa gent main i mist.
Legierement se laissa prendre .
Kains ne fist samblant de deffendre;
Tout apenséement le fist,
Car deffense pou li vausist.
Quant la pucele a ce veû
3490 Moult en ot le cuer irascu ;
Car ne set pourquoi on le prent,
Com celé qui mal ni entent.
Devant le roi s agenoilla ;
Li rois meïsmes l'en leva.
— a Sire, fait ele, ce que doit
tt Que vous voulés ici endroit
<( Celui faire mal et hontage
« Qui sera, s'il vit, roi d'Arcage;
« Et si m'avez dit grant pieça
3500 « C'est cil qui à femme m'ara.
« Ce li demonstrez povrement
« Quant pris et liiez l'ont vo gent.
« Pour ce, se venus m'est veôir,
« Ne doit il pas tel honte avoir ;
« Car aussi ait m'ame pardon
« Que il ni entent. tray son,
F" 14 V». « N'il n'en a ouvré faussement. »
Et, quant li rois sa fille entent,
Bien entent que par li n'a mie
3510 Celui emprise' sa folie,
Et que moult très grant tort auroit
Cil que de riens l'en mescroiroit ^
' Le Ms. porte : Cil a emprise. Nous suivons ici la leçon du Ms.7539.
- Ces deux derniers vers manquent dans le Ms. 7539.
— m —
— « Fille, ce dist li rois, sachioz
« Ce n'est pas cil que -vous cuidiez.
« Cliques mais cest hoiiio ne vi.
« Grant merveille est dont il vint ci.
« Croire vous faisoit fausseté :
« N'est pas fiex le roi Balcabé.
« Quant il venra en ce pays,
3520 « Tous mes palais verres emplis
« De rois, de princes, de barons.
« Je croi k'assez tost le verrons.
« Sachiez que cil est un guilerres
« Mauvais et traytres et lerres ;
« Vostre honneur vou vouloit tolir.
« Tart en venra au repentir ;
« Car je le ferai escorchier
« Tout vif, et la teste trenchier,
« Pendre, ou ardoir, ou enfouir :
3530 « 'A l'un ne puet il pas faillir. »
Quant Clarmondine l'entendi.
Près que ses cuers ne li parti ;
Car bien vousist que femme fust
Celui, et k'avoir le deûst,
K'ains n'ot veti, à son avis,
Nul plus courtois, ne miex apris,
Ne si bel, ne si avenant.
Moult li va près dou cuer touchant
C'on l'a en mençonge trouvé
3540 Dont ele cuidoit vérité
Et qu'estre deûst ses maris ;
Dont ses cuers fu si esmaris
K'à la terre cheï pasmée.
De là l'en ont sa gent portée
Moult dolente et moult courroucié
De cuer, et moult forment irié.
— 412 —
Ses puceles la reconfortent.
Tout droit sus son lit l'en reportent
Et li dient : — « Laissiez le aler;
3550 « Puis que il nous vouloit guiler,
« N'avons de tel home que faire ;
« Car il n'est pas de bon afaire.
« Encor soit il et biaus et gens,
« C'est un deceveres de gens.
« Puis [que] il est de tel mestier,
« Drois est qu'il en ait son loier. »
'A Clarmondine ainsi parloient ;
Car reconforter la cuidoient.
Mais ce ne li ert nus confors ;
3560 Car ses cuers n'ert pas en son cors,
Et, pui que li cuers n'i entent
Au confort, ce ne vaut noient.
Et comment i entendera
Li cuers, quant il ne sera là
Où on le cuide conseillier ;
Ce ne porroit fructefiier.
Avoec Cléomadès fu pris
Li cuers Clarmondine et saisis.
Done Clarmonde est là venue.
3570 Quant la nouvele ot entendue,
De la chose s'esmerveilloit ;
Sa fille moult reconfortoit,
Et li dist que ele avoit tort
Que ele menoit duel si fort
Pour un home que ne savoit
Qui il ert ne dont il venoit.
Lors li a Clarmondine dit
K'ains si courtoise riens ne vit.
— 113 —
Ne do co iiului Dc croiroit
3580 Que dc bou lieu venus iio soit ;
Car ne porroit cstro autrcmcut
Que uus liom do tel cscieut
K'en lui avoit, fust jù, venus
Fors de bon lieu n'en parolt nus.
Sa mère à ce mot se leva
Et pense que veoir verra
Cel home que tant a prisié
Sa fille. Lors n'a plus targié.
Tantost s'en vint au lieu tout droit
3590 Là où Cléomadès estoit.
En la court Tavoient mené ;
Entour lui s'erent assamblé.
Quant done Clarmonde vint là,
Cléomadès moult regarda.
Bien li sambla que voir ot dit
Sa fille de ce k'en lui vit.
Chascuns li demande et enquiert
Quels bons est, où va, ne que quiert,
Ne comment il ert apelez ;
3600 Mais ses nons leur fu bien celez.
Moult à envis se nommeroit
S'autrement eschaper povoit.
'A cbascun respont sagement
Et si très apenséement,
Que trestout s'en esmerveilloient
De l'avis que en lui véoient;
Et à ce se tenoit li plus
Que de bon lieu estoit venus
Et que moult grant pechié feroit
3610 Li rois Carmans s'il destruisoit
Ton. I.
— m —
Si bel home comme cil ert,
Et qui si bien gentiex hom pert;
Et cil qui ce li loëront
Grant mal et grant pechié feront.
Li rois Carmans li demanda
Comment il estoit venus là,
Et pourquoi il avoit empris
'A tolir sa fille son pris
Si bon qu'ele l'avoit eu
3620 Dou tans que ele avoit vescu,
K'ains de nule n'oy parler
Cui il vousist miex ressambler
Se il fust de toutes à chief,
Pour ce li devoit estre grief.
Et, quant Cléomadès l'oy,
Au roi erranment respondi
Que pour ce n'ert pas venus là
N'onques vers li mal ne pensa ;
Et, se nus l'en vouloit rester,
3630 II seroit tous près de prouver
Si avant que li rois diroit.
Et li rois dist prouvé estoit.
Ne quiert qu'on le prueve autrement ;
Mais volentiers sauroit comment
Ne par où léens venir pot,
Quant nus sa venue ne sot.
Dist Cléomadès : — « Jel diroie
« Se estre creûs en povoie.
F» 15 ro. « Sire rois, fait il, entendes.
3640 « Par tout estes moult renommés
« De sens, d'onnour et de raison ;
« Et, pour ce k'avez tel renon,
« Vous dirai comment je ving ci ,
— 115 —
« En espoir de vostre merci.
« Chevaliers sui, c'est vérités.
« Destiné me fu, quant fui nés,
« Une chose moult merveilleuse,
« Moult diverse et moult périlleuse.
<i Tous jours, au chief de III années,
3650 « Me prennent en mon dormant fées,
« Seur I cheval de fust me metent,
« Moult me mainent, moult me degetent,
« Moult me font de paine endurer;
« Mais je ne le puis amender,
« Car ainsi le convient h estre.
« Une fois me mainent à destre,
« Et à senestre Tautre fois ;
« Par mons, par vaus, par chans, par bois,
« En tel point me vont pourmenant,
3660 .«( L'une heure arrière, Tautre avant.
« Des travaus que me font avoir
« Me font perdre tout mon savoir ;
« Car si me mainent rudement
« Que j'en pert tout mon escient ;
« Et, pour ce, doi avoir déport
« Quant eschapez sui de la mort.
« Trois jours, ne vous mentirai mie,
« Sui adès en leur conpaignie ;
« Et, quant ce vient droit au quart jour,
3670 « Seur toute la plus haute tour
« Que à ce point trouver porront
« Me metent, et puis si s'en vont.
*( Hui main, si tost qu'il ajourna,
« Me mirent seur celé tour là.
« Sachiez que moult me traveillierent.
« Moi et mon cheval là laissierent.
« "Encore i est li chevalès,
« Car celui me laissent adès
— iiC —
Seur quoi en tel point me travaillent.
3G80 Tous jours nouviau cheval me baillent.
: Or n'aurai mais garde en trois ans
* Que j aie plus de tels ahans.
. Et, se de ce ne me créés,
t Seur la tour le cheval querés.
« S'ainsi n'est que m'oez conter,
V Si me faites le chief couper,
t Je vous pri que là envolez
Ainçois k a la mort me jugiez.
. Et,, se vous voulés, je irai,
3690 t Le chevalet aporterai ;
« Car, se nus fors je l'aportoit,
* Espoir tost le debriseroit,
< Car nen sevent pas la manière.
' Faites moi devant et derrière
•- "A vostre gent si près garder
t Que je ne leur puisse eschaper.
« Se il n'est ainsi que je di,
4 Onques naiez de moi merci.
< Et, s'en vérité trouvez sui,
3700 * Ne me faites mal ne anui ;
* Car ce seroit maus et péchiez
4 Se sans raison me destruisiez. »
Et H rois dist jà le saura.
Tantost sus la tour envoia
Cléomadès, et de sa gent
Envoia avoec lui granment
Qui moult le guetoient de près.
Seur la tour vint Cléomadès.
Son chevalet trouva tout droit
3710 Ainsi que il laissié l'avoit;
Devant le roi la aporté.
Et li rois la moult regardé.
— 117 —
Dou cheval moult se raerveilloient
Tout cil qui lii endroit estoicut.
N'i ot nul esbaliis ne fust
Quant virent le cheval de fust.
Li rois forment s'esmervcilloit
De la merveille qu il véoit.
De grant pièce mot ne sonna,
3720 Cléomadès moult regarda.
De Cléomadès ot pité
La royne si que ploré
En ot moult entrues qu'il contoit
Sa besoigne au miex qu'il povoit
Pour querre tour de délivrance ;
Car ne vit pas, à sa semblance,
Que il peûst en lui avoir
Par droit, fors bonté et savoir.
Lors s'est vers le roi aprochie
3730 La royne bien ensaignie.
Moult doucement au roi a dit
Que il eûst de lui mercit.
Tant li dist et tant li pria
Et tant de bons poins li moustra.
Que li rois l'eust tout quité
Se ne fust ce qu'il l'ot trouvé
Lès sa fille ou praël séant.
Et ce qu'il li fist entendant
Que estre devoit ses maris
3740 Et que c'estoit Bleopatris ;
C'estoit ce qui près li touchoit.
Et h ce bien raison avoit ;
Car bien li sambloit que traïr
Volt sa fille et s'ounour tolir ;
Et, pour ce, à mort le jujoient
Moult de ceaus qui iluec estoient.
— 118 —
Ne pourquant li a demandé
Li rois et forment conjuré
Pour quoi sa fille fist cuidier
3750 K'avoir la devoit à moillier
Et que fiex ert roi Balcabé ;
Voir l'en die, ne soit celé.
Et Cléomadès dit li a
Que la vérité l'en dira.
— « Sire^ fait il, quant aportés
« Fui seur la tour que vous veés,
« Trestout erranment s'en allèrent
« Les fées qui m'i aporterent.
« Là demeurai tous esbahis.
3760 « Delez ce chevalet m'assis ;
« Car forment estoie lassez
« Et traveilliez et afamez.
« Quant je fui revenus h moi
« Et un petit reposé m'oi,
« Par une entrée que trouvai
« Jus de la tour m'en avalai ;
« Car moult très volentiers seûsse
« En quel pays, se je peûsse,
« Les fées m'avoient laissié
3770 « Hui main quant d'eles oi congié.
Yo 15 V». « Car, seur m'ame, je ne savoie
« En quel pays venus estoie.
« Amont et aval tant alai
(f K'en une sale me trouvai
« Qui netement ert atournée
« Et moult gentement arréée.
« Là trouvai la table drecie
« Et blanche nape de liie;
« Viande et vin i ot assez,
3780 « Et je, qui estoie lassez,
— 119 —
» En inenjai, car grant fuin avoie.
« Et lors si me mis k la voie,
« Quant je oi mengié et beû ;
« N'avoie encor nului veû.
« Un huis vi entrouvert I poi.
« Au plus tost que je onques poi
« Entrai en oel huis. Tout errant
« I grant vilain trouvai dormant.
« Lez lui tout coïement passai,
3790 « En la plus bêle chambre entrai
« Qui soit el mont, si com je croi;
« Trois damoiseles devant moi
« Vi qui seur trois lis se gisoient ;
« Bien me sambla qu'eles dormoient.
« En sus de leur lis m'eschivai,
« Au coron de la chambre alai
« Où il en avoit I des lis,
« Dont je fui trestous esbahis
« De la chambre et de la noblece
3800 u Dou lit et de la grant richece
« Que je de toutes pars véoie.
« Durement m'en esmerveilloie.
« Vostre fille en ce lit trouvai,
« Que fouis fis, car je resveillai,
(> Pour ce que je savoir vouloie
« En quel pays venus estoie.
« Et, si tost que Toi esveillie,
« Moult durement fu esmarie.
. « Lors me dist que moult folement
3810 « Estoie venus telement,
« Et grant outrage fait avoie,
« Se je Bleopatris n estoie
« 'A cui vous laviez otroiie.
« Quant j'oi celé parole oye,
« Je li dis trestout erranment
— 120 —
« Que j'estoie certainement
« lUeopatris, lors le cuida,
« Et que venus estoie là
« Pour ce que volontiers l'eusse
3820. (* Veue ainçois, se je pelisse,
« Que li mariages fust fais.
« Or, regardez se c'est meffais
(! K'ainc malice n'i entendi,
« Ne je ne vostre fille aussi.
« Mais, pour le bien k'en li trouvai
« Quant en sa chambre h li parlai
(( Et pour la biauté que g'i vi,
« M'avisai je de ce tour ci;
« Car à tous jours, se je pouisse,
3830 « Avoecques li manoir vousisse
« Despuis que premiers Toi veûe.
« Mais sachiez très bien que tolue
« Ne li vorrois avoir s'onnour
« Four plain d'or celé haute tour,
« Ne onques pour li décevoir
« Ne ving ci, se sachiez de voir.
« Mais pour ceste raison cuida
« Que voir deïsse. Lors hucha
« Ses trois puceles erraument,
3840 « Et eles moult hastéement
« Se levèrent isnel lé pas.
« .Mau gré ne les en sachiez pas ;
« Car bien samblerent hors dou sens
« Quant eles me virent léens,
« K'ainc d'eles ne fui respondus,
« Ne pour bon jour ne pour salus,
« Que onques leur seûsse faire,
« Tant avoient ire et contraire
« De ce que léens ère entrés.
3850 H Ireusement fui regardés.
— 121 —
« Do toutes trois. Lors m'en tournai,
<i Dcdeuz I praC'lct entrai.
« (j)uant vi qu elcs durent lever
« N'oi raison do plus demorcr.
« Aval le praëlet alai
« Et tant i fui que j'esgardai
« Vostre fille et ses trois puceles
« Qui vers moi venoient com celés
u Qui bien sembloient rapaisies
3860 « 'De ce dont furent corroucies.
« Lors vi bien que tout devisé
« Lor ot vostre Elle et conté
« La chose k'entendre li fis.
« Delez li ou praël m'assis.
« Des damoiseles m'acointai ;
« Bonnes et sages les trouvai.
• <( Ne fusse pas drois chevaliers,
« Ains fusse faillis et laniers,
« Se en tel lieu ne remainsisse
3870 « Si longuement que je pouisse,
« Mais n'en quéisse remouvoir.
« Or, vous ai conté tout le voir ;
« N'ainc malice ni entendi,
« Si puisse je partir de ci,
« Et pour ce merci vous requier
« Que ne me faites destourbier
« Ne de mon cors ne de ma vie ;
« Car n'ai pas la mort desservie. »
Quant li rois ceste chose entent,
3880 D'une part apela sa gent
Et son conseil pour demander
Comment il en porra ouvrer.
Li un le jujoient à mort.
Aucun disoient c'iert à tort,
— 122 —
Et que grans damages seroit
De tel home s'on Tociolt.
Plusour dient c on li coupast
I poing, et puis si s'en alast.
L'uns disoit avant, l'autre arrier.
3890 Grand débat avoit au jugier.
En la fin fu li acors fais
'A ce que il seroit desfais.
Lors dist li rois c on le pendist
Et que on plus n'en atendist.
Cil commans moult desabeli
La royne quant l'entendi ;
Moult en fu dolente et irie.
De là endroit s'est départie.
Car n'eûst pas de v[e]ôir cuer
3900 Que on feïst mal à nul fuer
Celui qui si grant grâce avoit
Que nus hom plus avoir povoit.
Fol. 16 r». Et quant Cléomadès entent
De lui le mortel jugement,
D'un moult sage point s'avisa;
Au roi Carmant moult biau parla.
— « Rois, fait il, s'en vous a noblece
« Ne droite honneur, ne gentillece,
« Puiscedi k'eschaper ne puis,
3910 (( Par gentillece I don vous ruis,
« C'est que vous pas ne me pendez
« Comme larron qui est prouvez ;
« Car les chevaliers ne doit on
« Pas pendre, s'il ne sont larron,
« Ou s'il n'ont par trayson fait,
« Murdre ou autre vilain mesfait.
« Et, puis c'ocire me voulez,
12'
(. .1 aim miex estre tous découpez
« D espées et [de] dars inolus '
3920 « K'estre comme lerres pendus.
« Et, pour ce, vous requier et pri
« Que seur ce chevalet ici
« Me laissiez monter sans cstrif.
« Car j'aim autant cestui c'un vif;
« Et, s'un vif me voulez baillier,
« De tant ferez plus à prisier.
« Si tost que monté me verrez
« Seur quel cheval que vous vorrez,
« Faites me tuer maintenant
3930 « D'armes, et je miex ne demant.
« Puis que je doi mort recevoir
« J'aim miex d'armes la mort avoir,
« Que ne feroie estre enfouis,
« Escorchiez, ou ars, ou boulis,
« Puis que ainsi m'est destiné ;
« Or me faites ceste bonté
< En l'onnour de chevalerie. »
Fol. 16 r". Et li rois Carmans l'i otrie ;
Car moult pou li chaloit comment
3940 Cil eûst pris son finement.
Et quant Cléomadès l'oy,
Trestous li cuers l'en esjoy.
Moult sagement les decevoit
En ce k'autre cheval rouvoit ;
C'ert pour ce que on ne cuidast
Que son cheval plus convoitast
Que il I autre ne feïst.
Tant parla au roi et tant dist,
' Le Ms. porte : L'espées et dars molus. Ce vers ne compte que sept
syllabes.
— 124 —
Et si sagement esploita,
3950 Que li rois congié li donna
De monter seur son chevalet.
Et lors s'assemblèrent vallet
Et plusours gens de maintes pars
'A espiex, h lances, h dars,
'A espées et à bastons ;.
Grosses pierres en leur girons
Prendoient aucun pour ruer.
Cléomadès ala monter
Seur son cheval si tost qu'il pot
3960 Quant dou roy le congié en ot.
Liez fu quand il se sent montez,
Car bien sot qu'il fu eschapez.
Lors n'atendi pas longuement,
Ains mist la main apertement
Au front dou cheval, et tourna
La cheville, et lors s'en ala
Li chevaus à tout lui errant.
Si très tost parmi l'air fendant,
K'à merveilles s'en esbahirent
3970 Cil qui de là partir lé virent.
Moult se tinrent pour deceû
Quant ainsi eschapez lor fu.
Li uns vers l'aultre regardoit.
Chascuns si esbahis estoit
Que il ne savoient que dire ;
Corroucié furent et plain d'ire.
Dist li rois : — « Bien nous a tray
« Cis hom qui nous eschapc ainsi ;
« Malement nous a deceiis
3980 « Quant ne savons qu'est devenus, v
— 125 —
Dirent sa goiit : — « Sire, sachiez,
« N est pas hora, jà ce no cuidiez ;
« Miex créons quo co soit maufez
<( Qui fors d'enfer soit eschapcz
« Et se soit mis en guise d'onme.
« N est pas hom mortex, c'est la sonme ;
« Car nule riens ainsi n'iroit
« Se dyables d'enfer n'estoit. »
Ainsi entre aus se dcrusoicnt.
3990 De plus en plus s'esmerveilloient.
Et Cléomadôs s'en ala,
Qui moult très petit aconta
Se il furent lié ou dolant.
'A ce aloit petit pensant ;
Car tout adès li souvenoit
De Clarmondine, et bien baoit
Li à reveuir temprement.
Quant Clarmondine sot comment
Cléomadès d'aus eschapa,
4000 En son cuer joie en démena
Et en gracia asés Diex ' ,
Car moult l'en aleja ses diex*.
Comment que il s'en soit alez,
De ce n'iert jà ses cuers estez
Qu'il puist estre que hom si fais
Venist onques de lieu mauvais ;
Si gens, si nobles, si plaisans.
Si biaus, si courtois, si sachans,
Fors que de bon lieu ne venoit.
4010 Dou tout à ce point se tenoit.
* Et forment en gracia Diex. Msc.7539.
2 Deuil.
— 120 —
De lui encore reveôir
N'avoit pas perdu sort espoir.
Cléomadès qui s'en aloit
Le cuer Clarmondine enportoit;
Le cuer Cléomadès aussi
R avoit Clarmondine avoec li.
Ainsi de cuers changié avoient ;
Mais le change pas ne sa voient.
Changes de cuers si amoreux
4020 Ne fu aine fais com de ces IL
'A II cuers moult forment plaisoit
Li changes qui d aus fais estoit.
Né se tinrent pour engingnié
Li cuer, mais si bien apaié
Que au change faire, sans faille,
Ne mirent onques repentaille;
Car le change si fait avoient
Que repentir ne s'en povoient,
N'il n'en avoient volenté ;
4030 Car amours leur ot commandé.
Car en tous lieu s a son commant
Amours, ce sevent li auquant.
De ce vous lairai ore ester ;
D'autre chose vorrai parler.
F» 16 Y". Cléomadès tant esploita
Seur son cheval, et tant erra,
Qu'il vit de la terre d'Espaigne
Maint val et mainte grant montaigne.
Tant ot li chevalés porté,
4040 K'à Sébile, la grant cité.
Vint tout droit, par I merkedi.
Par fine vérité vous di
— 127 —
Conques ne fu joie veile
►Si grande k'ii sa revenue.
Bras ouvers contre lui ala
Marcadigas, quant veû Ta ;
Baisié l'a, tenir ne s'en pot ;
Car onques si grant joie n'ot,
Ne onques mais seii n'avoit
4050 Que grant joie de cuer estoit.
Mais adont primes le sot il.
Quant vit Cléomadès son fil
Que il cuidoit avoir perdu.
De toutes pars sont acoru
Cil qui la nouvele entendirent;
Mais, quant de lui parler oyrent,
Ses trois serours tel joie en orent,
K'à paine soustenir se porent.
Tant firent k'à leur frère vinrent.
4060 Toutes trois en leur bras le tinrent ;
Des bras leur mère l'ont osté
Qui le tenoit fort acolé ;
Baisié l'ont moult et conjoy.
C. tans plus que je ne vous di
Ont par la cité joie eue ;
Car ne croi qu'il i eûst rue
Où on [n ]oïst pas Dieu tonnant,
Tel joie aloient démenant.
Pour Cléomadès font tel joie
4070 K'à paines dire le porroie ;
De toutes pars s'esjoïssoient
Pour Cléomadès qu'ils r'avoient.
Son père mena d'une part
Et sa mère. Moult li fu tart
128
Ijuc dit leur eust et conté
Dont il vient et qu'il a trouvé.
— « Sire, fait il, je vous dirai
'( Merveilles, car assez en sai.
(( Sachiez que ne fu pas eschars
4080 •< Envers vous li lais rois Crompars
« Quant le chevalet de benus
« Vous donna. Car je croi k ains nus
« Ne vit jouel de sa valeur.
« Plus vaut d or que plaine une tour.
« Sachiez vraiement, sans cuidier,
« C on ne le porroit esprisier.
« Nel di pas pour ce k'à nul jour
« Me plaise qu'il ait ma serour ;
« Car trop seroit mal emploiie,
4090 « Encor soit il rois de Bougie.
(^ Trop me pariroit près dou cuer,
« Je ne le vorroie à nul fuer.
« Dirai vous pourquoi je le di.
« Bien sai, quant je de ci parti,
« Que vous mauvais gré li setistes
« De ce que tost ne me reiistes,
« Et croi bien que, pour ce mesfait,
« Li avez aucun meschief fait.
« Ne sai s'il est enprisonnés ;
4100 « Mais, s'il i est, si l'en getés
« Se il vous plaist. Si s'en ira
« En son pays ; car mais n'aura
« Ma suer, puis que il est tex hom
« Qu'il a fait rain de trayson ' . »
Dist Marcadigas : — « Voirement
H Est il en prison fortement.
« Penduz, ou ars, ou escorchiez
Qu'il s'entremet de traïson. Ms. 'VSSi).
— 129 —
« Fust tout vraiement, le sachiez,
« Se tost no fussiez revenus ;
« De ce no le destournast nus.
4110 « De la prison sera getez,
« Puis k'aiusi est que le voulez.
« Mais à ma fille a il failli ;
« Car il Ta par droit desservi.
« Jà faus hom ma fille n'aura
« Quant sa faussetez prouvé Ta. »
Et quant Cléomadès entent
Ce mot, moult li vint à talent.
Li rois I serjant apela,
4120 De prison geter li rouva
Crompart, et cil le fist ainsi
Conques n'i mist point de detri.
Lors dist Cléomadès au roi :
— « Par amours, sire, dites moi
« Qu'est devenus Melocandis
« Et Baldigans? » — « Par foi, biau fis,
« Vers leur pays s'en sont r'alé
« Dolent de cuer et tormenté
« De ce que perdu vous avoient.
4130 « Le roi Crompart moult en haoient;
« Mais chascuns m'a en convenant
« Que il revenront à mon mant. »
Quant Cléomadès oye ot
Ceste raison, forment li plot
Que chascuns des rois revenroit
Quant ses pères les manderoit.
Après, sans longue demorée,
A s'aventure parcontée :
Comment sus la tour s'arresta
4140 Et comment à mengier trouva,
TOM. I.
9
— 150 —
Et comment il trouva dormant
La bêle fille au roi Carmant;
Et tout ainsi qu'il l'esveilla,
Et comment il s'en acointa,
Et comment li rois le fist prendre,
Et comment fu jugiez à pendre,
Et comment leur fist entendant
Que fées l'aloient portant,
Et comment il les amusa
4150 Tant que par son sens eschapa.
Sachiez que il n'oublia mie
Clarmondine, ains leur a prisie
Seur toute rien souvrainement
De tout en tout entièrement,
— « Sire, fait il, celé pucele
« Dont je vous di par est tant bêle
« K'à paine dire vous porroie,
« Jà s'i pener ne m'en saroie,
« La centisme de sa biauté ;
4160 « Et encore y a plus bonté.
« Sachiez quant je de li parti
« Mes cuers demora avoec li ;
« En tel manière i demora
« Que jamais ne s'en partira,
« Ainçois le couvenroit partir
<i C'on le peûst de là partir.
<< Miex vorroie qu'il fust partis.
F« 17 t^. •( C'est passé jà n'en iert partis,
« Et ce saurez vous bien par tans
4170 « Que il n'en puet estre partans.
« Car maintenant vous vueil priier
« Que il ne vous vueille anuiier
« Se vers li revois temprement ;
a Car je ne puis vivre autrement.
— \ù\ -
« Bieu puis dire que mais n'aurai
« Femme nule, se celé n'ai.
« Car sachiez no vorroie pas
« Que tous li mons et haus et bas,
^< Terres, aiguës douces et mer,
4180 X Et kan c on i porroit trouver,
« Fust mien h faire mon vouloir,
« Et ne deûsse reveôir
« Celé h cui j'ai mon cuer donné.
<( Car Clarmondine au cuer séné
« Jamais de cuer liez ne serai
« Dusqu à tant que la reverrai ;
« Car, se mais veoir nel cuidoie,
« Jamais nul jour joie n auroie. »
Marcadigas a bien oy
4190 Comment amours avoit saisi
Son fill. Lors la reconforté
Et dist que bien a assené
Quant s'amour a en tel lieu mise ;
Car en moult haut lieu Ta assise,
Car moult a enz ou roi Carmant
Gentill roi, et sage, et poissant.
Et preudome, et de grant lignage.
Bien s'assent à ce mariage.
— « Biaus fiex, fait il, tout maintenant
4200 « Envolerai au roi Carmant
(( Messagiers sages et sénés.
« Sachiez que la pucele aurés,
« Qu'el monde n'a prince ne roi ,
« Tant soit poissans, si com je croi,
« Qui ne fust moult joians et liez
« Se vous sa fille avoir vouliez.
« Or, en soiez asseiirez ;
— 15^ ~
fl Car, se je puis, jà n'i faurrez.
a Par amours la pucele aurons
4210 « Ou par force la conquerrons. t>
Quant Cléomadès entendi
Son père qui parole ainsi.
Bon gré l'en sot, ce fu raison,
— « Sire, fait il, donnés me I don
« Tel que je croi qu il vous plaira. »
Et Marcadigas li donna.
— « Sire, fait il, n'envoiez point
« 'A Carmant, qu'il y a I point
« K'encore ne vous ai pas dit,
4220 « Qui n'est pas à nostre pourfit. »
Lors li dist que li rois d'Arcage
A pourchacié ce mariage
De Clarmondine et de son fill.
— « Et, pour ce, y auroit perill
« Tel que, se nous i envoions,
<( J 'espoir que pour ce i faurrons ;
« Et, pour ce, m'avez otriié
« Que la voise par vo congié.
« Seur mon cheval tost i serai.
4230 « La pucele, espoir, amenrai.
« Car sachiez je ne me tenroie,
« Si me doinst amours de li joie,
<( De li veôir, ce vous afi,
« Tant c'on fust là aie de ci
« Ne d'ilueques revenus ça.
<( Pour kan qu'a entre ci et là,
« Dui entiers jour mouvoir vorrai;
a N'en doutez jà, tost revenrai.
« Sire, plaise vous ensement;
4240 « Car mors sui s'il est autrement,
_ 133 -
« Et, se vous voulez que mors soie,
« Si me destornés ceste voie. »
Li rois voit bien, comment qu'il aille,
Ira Cléomadôs sans faille.
— « Biaus fiex, fait il, vous i irés
« Par si que en couvent m'arés,
« Moi et vo mère la royne,
« Que, dedens bien prochain termine,
« Ferez trestout vostre povoir
4250 « De nous temprement reveôir;
« Car, se tost ne vous reveoie,
« Moult grant meschief de cuer aroie. »
Et Cléomadès dit li a
K'à son povoir tost revenra.
N'a garde d'avoir nul anui
Tant qu'il ait son cheval o lui.
Ainsi que il iluec parloient
De leur besoigne, et devisoient,
Atant [est fols] ^ le roi Crompart
4260 Qui s'en vint tout droit celé part
Où li rois parole à son fil.
— « Ha! rois Marcadigas, fait il,
« 'A grant tort anui fait m'avez ;
« Et, puis que vostre fill r'avez,
« Dont est raison que Marine aie.
« Car, pour nul meschief que je traie,
« Ne serai vers vous corrouciez ,
« Se vous Marine me bailliez.
« Et vous le m'avez en couvent,
4270 « Ce savez vous bien vraiement.
« Et je la doi par droit avoir ;
« Car vous avez trouvé en voir
' Le Ms. 175 porte : Bz vous, et le Ms. 7539 ; ffez vous.
— i54 — ^
s Dou cheval que je vous donnai
<' Tout ce que de lui devisai.
H Tous li mons vous tient à loial.
« Ne jà pour moi ne ferés mal;
'( Ains croi bien que vous me tenrés
« Ce que vous en couvent m'avés. »
Lors dist Marcadigas à lui :
4280 — « Certes, fait il, vous ne autrui,
* « 'A mon povoir, ne mentiroie ;
« Car bon fait aler droite voie.
" Mais la droite voie fescbivastes
<i Quant la cbevillete tornastes
« Dou cheval, quant sus fu montés
« Mes fiex que vous ici véés,
(I Qui tout m'a dit son conveoant
« Et comment arrière et avant
« Va li chevaus par les chevilles.
4290 <-( Uamour de moi et de mes filles
« Et de mon fill perdu avez,
u Ne jamais Marine n'aurés.
H Pour ce k'avez fait trayson
« Vous retoil je de li le don.
< Sachiez que à l'amour de li
« Avez vous à tous jours failli ;
« Car droit vous devroit on honnir,
« Car vous me cuidastes trayr.
Fol. 17 Y". « Ce fu pour ce qu'il vous sambla
4300 « Que à mon fill pas n'agréa
« Que vous eussiez saserour;
« Ce vous fist faire ce faus tour.
'( Je vous puis bien pour voir jurer,
« Ce ne vous quier je pas celer,
« K'escorchiez fussiez ou pendus,
« Se tost ne fust ça revenus
— 155 —
« Cléomadès, qui moult nie prie
« Que lie vous face vilouuie.
« Par lui estes, bien le sachiez,
4310 « Si tost de la prison lâchiez '.
« Il vous est venus à bon port.
« Pour lui n'aurez garde de mort.
« Près fustes de mauvais marchiu,
« K'à mort vous avoient jugié
« Tout li baron de mon pays.
« En ma terre avez pou d'amis ;
« Vers vostre pays en raies,
« C'est dou miex que faire povés ;
« Li demorers vous vaurroit pou
4320 « Et pour ce laler vous en lo ^ »
Et dist Crompars : — « Ne m'en irai
« Dusqu'à tant que Marine arai.
« Pour tant serois je dépeciez !
« Envers moi estes corrouciez ;
« Mais, quant serés bien avisés,
« J'espoir que couvent me tenrés. »
Dist Cléomadès : — « Voirement,
« Vous tenra mes pères couvent;
« Jà de couvent ne vous faurra
4330 « Que orendroit vous devisa,
« Que vous garde de mort n'aurés
« Et k'à ma suer failli avés,
• « Non pas pour ce que ne soiez
« Riches et bien enlignagiez,
« Mai pour vo taille merveilleuse
« Dont ma suer est si peureuse ;
' Le Ms. porte : Sachiez.
^ Ce mot, correspondant à laitdo qui, dans la latinité du moyen âge,
signifiait ye conseille, se prononçait probablement lou.
— 156 —
(r Et, quant vers moi faus tour quéistes,
« Sachiez bien que pour ce perdistes
« Ce que vous avoit en couvent
4340 « Mes pères de premièrement.
« Car pour moi nel vouloit laissier,
•( Tant l'en seûsse bel priier,
« Que vous n'eussiez entresait
« Marine, cui fust biau ne lait.
« Celé vous avoit otroiie.
« Perdue l'avez par folie.
« Laidement vous est mescheû ;.
« Fausseté vous a deceû.
« N'est nus qui fausseté maintiengne,
4350 « Que il à mauvais chief n'en viengue.-
« Sachiez que trayr me cuidastes,
« Mais vous meïsmes enpirastes.
« Mainte fois a petit aidié
« 'A maint fol ce qu'il ont cuidié.
« Mes pères mais ne vous croira,
« Ne à vous amisté n'aura;
« Car, puis que il auroit trouvé
« Aucune gent en fausseté,
« Mais à s'amour ne revenroit
4360 « Cil qui fausseté fait aroit;
« Car tous jours a loial esté
« Mes pères, y ver et esté,
« Et loiaus sera tout adès. »
Crompars ot que Cléomadès
Li dist, s'en fu tous abaubis ;
Sans congié s'est de là partis.
Mas et dolans fu, et honteus
Tout aussi comme li pris leus
Qui n'ose nului regarder.
4370 vSe parti d'iluec sans parler.
— 137 —
En la vilo s'oii vint tout droit
Où plenté de sa g-cnt avoit
Qui là luvoieut atendu,
Dolant de cuer et irascu,
Pour ce que leur seigneur savoient
Enprisonné, et bien véoient
Que il avoit fait fausseté ;
Ne pourquant l'orent agardé.
'A sa gent vint moult aïrés
4380 Crompars, et de cuer tormentés ;
Car en tel point ert sa besoigne
K^au cuer avoit ire et vergoigne.
'A aus a dit qu il s'en alassent
Et que là plus ne demorassent.
Et cil dient qu il le feroient ;
Car la coustume bien savoient
Que on maintenoit en leur terre.
Pour leur pays garder de guerre,
Ert establi d ancisserie
4390 Ens ou roiaume de Bougie
Une moult grant diverseté,
Que, se nus faisoit fausseté
Qui tornast à desiretance
Ne à point de deshonnorance
Envers le seignour dou païs,
Tantost estoit pris et saisis.
Cil avoit la teste coupée
Seur cui tel chose estoit prouvée ;
Sans rachat convenoit morir
4400 Qui le seigneur vouloit trayr.
Celui point avoient usé
De moult grant ancienneté.
Et, sa leur sires refust tés
— 158 —
Qu'il fust en nul pays restés
De fausseté que fait eûst,
Trestout certainement seûst
Que, se si home le savoient.
Par droit ocirre le povoient
Se dedens VIT ans revenoit
4410 En la terre qui sienne estoit.
N avoit que VII ans de respit
C'on ne li fesist tel despit
Que il fust à la mort jugiez,
Se dou mesfait n'ert rapaisiez
Que par son mesfait fait avoit.
Tel loi en Bougie couroit.
Au chief de YII ans, s'il vousist,
Dedenz son pays revenist,
Par si que, dedenz ce termine,
4420 Pourchaçast lettre bonne et fine
Que cil vers cui avoit faussé
Eussent ou pays mandé
Que bien apaié se tenoient
De lui, et qu'il li pardonnoient
Quan qu'il avoit vers aus mespris,
Et bien avoit son los r'aquis.
Jamais n'i remeïst le pié
Se ainsi n'eûst besoignié.
Pour cette raison s'avisa
4430 Crompars que il demorra là.
F» 18 r". Onques ne laissa avoec lui
Là endroit demorer nului ;
Car, se ainsi ne le faisoit,
Autrement revenir n'osoit
Pour la coustume qu'il douta.
'A Sébile sens demora.
— *39 ~
Soucicx fu et malicicus ;
Et pour ce demora tous seua,
Pour ce qu'il ne vouloit que nus^
4440 Seiist son afaire et son us,
Que ne se fioit en nului ,
Tant avoit de malice en lui.
Malades prist à, visiter;
Car de fisique sot ouvrer.
Pour ce k'amer se cuidoit faire.
En prenoit il si fait afaire
Que les malades à garir ;
Car bien en sot à chief venir.
De fisique ert si souverains
4450 Que pou en ert de si certains.
De là jusques en Salenique *
N'ot nul plus seûr de fisique.
De lui vous lairai ore ester.
De Cléomadès vueil parler,
Qui là endroit ne demora
Mais que trois jours. Lors s'arréa.
Droit au quart jour, au matinet,
Fu montés seur son chevalet.
Nus hom sa voie ne savoit
4460 Fors ses pères, cui dit Tavoit,
Et sa mère done Ynabele,
Cui moult desplaisoit la nouvele ;
Et ses sereurs aussi le sorent
Qui moult très grant duel au cuer orent
De ce que telement s'en va
Ne ne sevent quant revenra.
Forment demorerent plorant
Et leur blanches mains destordant,
' Salonique. Ms. 7539.
— 140 —
Et Cléomadès s'en ala,
4470 Cui la voie moult agréa.
N'enporta o lui que s'espée
Qui ert trenchant et acérée.
Dont maint hauberc ot depané,
Et maint fort hiaume descerclé,
Et maint home mort abatu,
Et depecié maint fort escu.
L'espée avoit non Ressoignie ;
Mieudre de li ne fu forgie.
Cléomadès, sans nul detri,
4480 S'en ala ainsi que vous di.
N
Marcadigas, li gentiex rois,
Vint à ses filles toutes trois
Et la royne ensamble o lui ;
Ne moustrerent pas tout l'anui
Que il orent, ce povez croire.
Comme gent de bonne mémoire.
Ont leur filles reconfortées
Et moult les ont asseûrées
Et dit que eles se râpaient
4490 Ne pour leur frère ne s'esmaient ;
Car il revenra temprement.
Ce leur a il bien en couvent.
Ainsi Marcadigas disoit;
Lui et ses filles confortoit.
Cléomadès tant esploita,
Et ses cbevaus si le porta.
Que il a le chastel veii
Où dou dart d'amours navré fu,
Si k'encore ou cuer l'en esteche
4500 De ce dart li fers o la flèche.
— 141 —
Quant il a veûe la tour
Seur quoi s'arresta l'autre jour,
Lors sot il bien seilrement
Que c ert li chastiaus vraienient
Où ses cuers li donna congié
Le jour c on l'ot à mort jugié.
Pour Çlarmondine se laissa
Ses cuers, quant Carmant eschapa.
Cléomadès grant joie eïist
4510 S'en sa conpaignie seiist
Le cuer la bêle Çlarmondine
Qui onques jour ne nuit ne fine
De penser à lui loiaument.
Adès estudie conment
Ele le puist jamais veôir.
Souvent li fait le cuer doloir
Ce que ne set quel part ala
Le jour quil se parti de là;
Car ses cuers adès li disoit
4520 Que de bon lieu venus estoit.
Cléomadès s'est avisés
Que, tant que li jours soit passés,
Ne se traira vers le chastel.
En I bois, desouz I ormel
Qui estoit fueillis et ramez,
S'est Cléomadès avalez.
Desouz cel arbre descendi ;
Pluseurs chans d'oisiaus i oy.
Là s'est Cléomadès assis.
4530 Son cheval a delez lui mis.
Là demora jusqu'à la nuit.
Penser estoient si déduit.
— 142 —
Cléomadès ot grant pensée
Comment il eûst achevée
La besoigne que il chaçoit,
Et en moult grant paour estoit
Que Clarmondine ne fust mie
Ou lieu où il Tavoit laissie ;
Et encore ot plus grant esmai
4540 D'une chose que vous dirai,
Que ne li eûst fait anui
Ses pères pour l'amour de lui,
Et puis Teûst de là sevrée
Et, pour paour de lui, menée
En autre lieu que là manoir,
Ou en chastel ou en manoir.
Ainsi souz l'arbre aloit pensant
Cléomadès et souspirant
Tant que li jours fu tous passez.
4550 Lors s'est de là endroit levez ;
Seur son chevalet remonta.
Car poins en fu, ce li sambla ;
Moult très douz tans et bel faisoit
Et la lune claire luisoit.
Quant son cheval ot apointié,
Vers le chastel l'a adrecié.
Si tost i vint comme lui plot
Au plus coiement que il pot.
En costé la grant tour passa :
4560 Droit enz ou praël s'en ala,
Où trouvez fu dou roi Carmant
Avoec les puceles séant
F» 18 \». Delez Clarmondine la gente,
Qui ne seroit mie dolente
Se le savoit si près de li.
— U3 —
Cléomaclès lors dcscondi,
Et puis a mis sou chevalet
En coste I mur en I auglet.
Or, sachiez bien de vérité
4570 Cou ne povoit de nul costé
Dedenz ce praëlet entrer
Que il ne couvenist passer
Par la chambre où celé gisoit
Qui dou mont la plus bêle estoit.
Les puceles qui la servoient
L'uis dou praël laissié avoient
Celé nuit trestout entrouvert
Pour avoir Tair dou praël vert,
Et les fenestres tout entour
4580 Pour avoir la très douce odour
Qui des fleurs dou praël venoit.
Et, quant Cléomadès perçoit
La chambre qui n'estoit pas close,
Ne fust si liez pour moult grant chose
Que del huis que ouvert trouva.
Moult coiement dedens entra.
Le lit à la pucele voit.
Lors pensa bien qu'ele i estoit ;
Car li lit aussi i estoient
4590 Où ses damoiseles gisoient.
Koi se tint, et si escouta
Tant que vraiement li sambla
Que tout dormoient par léens.
Au lit, qui ert nobles et gens
Où gist la fille au roi Carmant
S'en vint tout coiement passant.
D'un douz baisier l'a esveillie.
\u
Durement fu espaourie
Quant ele les iex entrouvri.
4G00 En souspirant a dit : — « Ainmi"*
« Que fu ce ore qui m'adesa ? »
Quant Clarmondine veiia
Celui k autrefois ot veû,
Tout tantost l'a reconneû.
En la chambre faisoit si cler
Qu ele le puet bien aviser ;
Car II chandeles i ardoient
Qui assez grant clarté getoient.
Lors ne sot ele lequel faire
4610 Ou de haut parler ou de taire.
Un pou fu ses cuers effréés
Pour ce que s'en estoit aies
'A l'autre fois si faitement
Cil hom, et si diversement ;
Et, se ses puceles l'ooient,
. Bien set que tel noise feroient
C'en les orroit de toutes pars,
Et cil seroit pendus ou ars
Se on le povoit ratraper ;
4620 De ce ne porroit eschaper.
Et ce vousist ele à envis ;
Car encor tenoit son cuer pris
Amours, si que pas ne vousist
Que on celui nul mal fesist;
Et moult très volentiers sauroit
Qui il est ne que il chaçoit.
Ains que la noise fust levée
Sauroit volentiers la pensée
De lui, se savoir le povoit.
Apni Us. Iô2d.
— un —
4G30 Et (le co avoit clc droit
S olc dosiroit à savoir
Se cil la vouloit décevoir,
Ne qui il ert, ne de quel terre.
Ne quel chose il venoit là querre.
Et, pour le savoir, s'apeusa
Que très bon semblant li fera,
Pour ce que plus scûrement
Li die tout son errement.
Lors li dit, ne n atendi plus,
4640 Que C. mile fois bien venus
Soit il, et quil ne s'esmait mie;
Car de sa venue est moult lie.
Quant Cléomadès Tentendi,
— « Bêle, fait il, vostre merci
« Que reconnoistre me daigniez.
« Onques mes cuers ne fu si liez
« Que je sui de ce que vous voi.
« Dou tout à vous servir m'otroi. »
— « Biau sire, et je vous en merci.
4650 « Mais l'autre jour, quant fustes ci,
« Ne trouvai pas, en vérité,
« Que vous fiex le roi Balcabé
« Fussiez ; s'en fu mes cuers irez
« K'en mençonge fustes trouvez.
« Or n est raisons que mais vous croie,
« S'en vous ne truis plus droite voie
« Que je ne fis à l'autre fois. »
— « Bêle, dit il, certes, c'est drois;
« Et, se je mais de riens vous ment,
4660 « Jà n'aie je amendement. »
— « Dont me dites, biaus amis dous,
« Par fine amour, qui estes vous?
(4 Je vous pri que nel me celés. »
T01I. I. 10
— 146 ~
— « Cléomadès sui apelez,
« Damoisele, n'en doutés pas.
« Fiex le roi sui Marcadigas
« Qui moult est rois de grant valoui*.
(( D'Espaigne tient toute l'onnour
« Et la terre et la seignorie. »
4670 Lors fu Clarmondine si lie
Quant Cléomadès ot nommer,
K'à paine pot ele parler ;
Car par oïr dire l'amoit ,
Pour ce que chascun dire ooit
Que de bonté et de valour,
De sens, de largece et d onnour,
Et de prouece et de biauté
Avoit tout le monde passé.
Et lors a Clarmondine enquis
4680 'A lui, pourquoi Bleopatris
Dist l'autre jour qu il ert nommés,
Et pourquoi ses nons fu celés,
Que dès adonc ne se nomma.
Tout enquist et tout demanda
- Ce que raisons ert de savoir ;
Car moult ot en li de savoir
Et de très bon entendement.
Et cil si aviséement
Li respondi à chascun mot
4690 Que nus hom miex faire ne pot.
De tout li rendi si raison
Quele ni entent se bien non.
Et que il Cléomadès soit
C'est ce quele vraiement croit.
Fol. 19 r«. Car il ne li a rien celé;
De tout li a dit vérité.
Lors li dist Clarmondine lues :
147
— u Se g''cro tolo ka vostro uoh',
« Sire, moult très lie en seroie
4700 « Se je certainement savoio
« Que vous Clcomadès fussiez.
«( Onques mes cuers ne fu si liez
« Que ce que je peûsse faire
« Par quoi je vous pelisse plaire.
« Sauve m'onnour, pour vous feroie
« Trestout ce que faire porroie. »
— « Damoisele, vostre merci. »
— « Et comment venistes vous ci?
« Fait la pucele. Biaus amis,
4710 (( Je vous pri que voirs m'en soit dis. »
— « Damoisele, jel vous dirai,
« Ne riens ne vous en cèlerai,
« Ne je ne quier ne je ne doi;
« Car plus vous aim que ne faz moi. »
Et lors li a dou tout conté
Cléomadès la vérité.
Comment ert alez et venus
Sor le chevalet de benus.
Au plus basset qu'il onques pot
4720 Li dist, pour ce que pas ne vot
Que les damoiseles Toïssent.
Miex li plot que eles dormissent.
Cléomadès tout ensement
Li recorde que li présent
Furent son père présenté.
Tout l'afaire li a conté
Des trois rois, et qui il estoient
Le Ms. porte: Oes.
— 148 —
Qui ses trois sereurs deraandoient.
Ne vous ferai lonc parlement
4730 De ce. Car, sachiez vraiement,
Tout li recorda là endroit
La chose ainsi comme ele aloit,
Et li dist que tout li laissa
Son cuer quant se parti de là.
Tant dist que ele entendi bien
Que cil l'amoit sor toute rien ;
Et ele ne lamoit pas mains.
Cléomadès à jointes mains
Li dist que tout se donne à li.
4740 — « Sire, fait ele, et je aussi
(( M'otroi à vostre volenté,
« Sauve honnour et virginité ;
« Car miex vorroie estre tuée
« Qu estre dou cors deshonnerée.
« Bien sai se mes pères savoit
« Que vous fussiez ici endroit,
« Qu'il vous vorroit moult honnorer.
« Car souvent a oy parler
« Dou roi d'Espaigne vostre père
4750 « Et de vostre très bonne mère ;
« Parler a oy moult souvent
« De leur noble contenement
« Et de la vostre grant vaillance.
v( Mais je sui I pou en doutance
« Que ne nous deiist destorber
« Ce que il me veut marier
« En un lieu divers et sauvage
« 'A Fainsné fiU le roi d'Arcage.
«( Et, puisqu'il m'i a otroiie,
4760 u Sachiez qu'il ne fausseroit mie
<i Sa convenance pour nul f uer ;
— 141) —
* Car loiaus est et do franc cuer,
« Et c'est ce qui me fait cremir.
« Avoec vous vueil vivre et inorir.
'< Or visez, scloiie cest afaire,
« Quel chose nous pooumes faire. "
— « Bêle, fait il, tous avisez
« Sui de ce, mais que soit vos grez
« Que avoec moi venir veuilliez. »
4770 — « De ce est moult bien conseilliez
« Mes cuers, fait ele, se seiisse
« Comment o vous aler petisse. »
Dist Cléomadès : — « N'en doutés ;
« Car, s'o moi venir en voulés,
<( Moult très bien vous enporterai ;
« C'est la cbose dont mains m'esmai. »
La raison li a devisée
Comment ele en seroit portée
Avoecques lui, seur son cheval,
4780 Sanz nul perill et sanz nul mal
Qui avenir puist en la voie.
Et Clarmondine ot moult grant joie
De ce que porter l'en porroit ;
Car amours ainsi le vouloit.
Et bien lor avoit fait commant
Amours qu'il fussent vrai amant,
Et cis commans fu si tenus
Que ni porroit amender nus.
D'unes et d'autres dit li a
4790 Tant que la pucele otria
'A lui que o lui s'en iroit
Et dou tout h lui se donnoit.
— <i Biau sire, fait ele, or alez
— 150 —
« En ce praël, et m'atendez
(( Tant que je vous rapelerai.
« Mes puceles esveillerai ;
« ^'ans vous vueil à eles parler.
« Moult vous ai oy regreter
« 'A eles, et forment prisier.
4800 « Mais ne savoient que cuidier
« De vous^ mais forment vous looient
« De tant que veû vous avoient.
« Mais moult de leur grâce perdistes
« Quant vous entendant nous feïstes
« Chose qui n ert pas vérités.
« S'en fustes moult d'eles blasmés,
« Et à ce avoit bien raison ;
« Car n'i povoient se mal non
« Ne entendre ne percevoir,
4810 « Et ce povez vous bien savoir.
« Biau sire, pour m'onneur sauver,
« Lor cuit ceste chose moustrer
« Si à point, ce sachiez pour voir,
« Que vous le porrez bien vouloir.
« Bien sai que, quant eles sauront
« Vostre non, grant joie aueront;
« Car de vous, sachiez vraiement,
« Ont oï parler moult souvent,
« Et souhaidié ont maintes fois ,
4820 « N'i a nule de toutes trois ,
« Que je fusse à vous mariée.
« Plus ne porroie estre honnerée,
« Ce me disoient tout adès ,
« K'estre femme Cléomadès ;
« Car moult forment est renommée
« Vo prouece en mainte contrée. »
Fol. 19 V". Dist Cléomadès : — « Douce amie,
I
— m —
« Ce est tout par leur courtoisie
« Que eles dient que sui tés
4830 « Que vous ici me recordés.
« Mais, se tous seus valoie autant
« Que tout li bon qui sont vivant,
« Et eusse quanques il ont
« Et quanqu'il a en tout le mont,
« Et fusse sire deseur tous
« De paradis de çà desous,
« Et de plus, se estre povoit,
« Sachiez que sambler me devroit
« Que je fusse bien emploiez
4840 « En vous, se avoir me daigniez.
« Or, vueille Diex que à plaisir
« Puisse vous et amours servir !
« Car tous jours tant com viverai
« Et amours et vous servirai.
« De ce sui je certains et fis
« K'ainsi sera que je devis ;
« Car amours le m'a commandé
« Ainsi, dont moult li sai bon gré. »
' Et Clarmondine l'en mercie
4850 Et li dist qu ele moult est lie
K'amours li a ce commant fait
Tel qu ele l'a à ce atrait ;
En son cuer en a moult loé
Amours, quant à ce l'a mené.
Dist Cléomadès : — « Je irai
«( En ce praël et i serai
« Sanz plus tant que il vous plaira ;
«( Car point ne m'i anuiera
i Puisque il vous plaist que là soie.
4860 tt Par loisir faites, ce vous proie.
« Seur toute autre riens ai désir
— io2 —
« Que faire puisse vo plaisir,
« Ce sachiez vous bien. Entresait
« Faites bêlement et à trait,
« Sans effroi et sans esmaiance ;
« De riens ne soiez en doutance ,
(( Car ains que il doie ajourner
« Porroit on moult très loing aler. »
Atant rentra enz ou praël,
4870 Où faisoit moult noble et moult bel,
Liez et joians; car moult li plot
Que Clarmondine trouvée ot
Lie, ainsi comme li sambla,
De ce que revenus ert là.
Moult en fu ses cuers aaisiez.
'A genous en a graciié
Ses Diex, et menu et souvent.
Et Clarmondine apertement
A ses puceles esveillies
4880 Qui moult se sont esmerveillies
Que ele lor veut à tele heure.
Levées sans longue demeure
Se sont, et devant li venues ;
Et, quant ele les a veties.
Si leur dist moult très sagement.
Et à point et courtoisement,
Comment Cléomadès estoit
Là venus, et que il queroit.
— « Sachiez, fait ele, c'est cil là
4890 « Qui si doucement s acointa
« L'autrier à nous en ce praël.
« Plus courtois de lui ne plus bel
« Ne quiere nus ; car, c'est passé,
« On ne l'auroit jamais trouvé. ^
— iùù —
Lors leur a tout ce record^
Que dit li avoit et conté
Cléomadcs, et rochoison
Dou chevalet, et la raison
Pour quoi ainsi s'en ert nloz
4900 Et pour quoi l;i crt retornez.
De point en point tout leur conta
La chose ainsi comme ele va.
Tant leur dist qu'eles le créirent
Et k'à son vouloir s'assentirent,
Et des nouveles sont si lies
Que toutes en sont esbaudies.
— « Ha ! ma dame, dist Liadès,
« Dites vous que Cléomadès,
« Li biaus, li preus, li aloses,
4910 « Qui tous les autres a passés
« De prouece et de hardement
« Et de tous biens entièrement,
« Est cil qui l'autre jour fu ci ? ^^
— « Oïl, par verte, le vous di,
« Car tout certainement le sai,
« Car moult sagement enquis l'ai,
« Ne de ce jà ne vous doutés. »
— « Douce dame, dont vous hastés
« De vous lever. A lui irons.
4920 « 'A no povoir joie en ferons,
« C'en ne se porroit trop pener
« De tel home bien honnorer.
« Sachiez c'on n'en porroit trop faire
« Tant est preus et de bon afaire.
« Bien estes d'eur comblé et drue
" Quant de vous veut faire sa drue
« Cléomadès. Moult est plaisans
« Cis mariages, et séans.
— 134 —
« Moult miex à lui nous assentons
4930 « K'à Bleopatris ne faisons,
« Et qui autre chose en diroit
« Certes pas ne vous ameroit. >>
Trestoutes trois li ont loé.
Ce vint moult Clarmondine à gré.
De joie un petitet souzrist
De ce que chascune li dist,
Car la parole li agrée.
Moult tost s'est de son lit levée.
Assez tost fu apareillie,
4940 Et lors n'est gaires detriie.
Ses puceles prist maintenant.
Vers le praël vinrent errant
Là où Cléomadès estoit,
Qui adès à amour pensoit.
De -chascune fu saluez,
Et il, comme bien avisez,
Respont chascune si à droit
Com cil où toute honnours mauoit.
Sage et avisé le trouvèrent.
4950 Dedenz la chambre l'en menèrent.
Plus k'à l'autre fois l'ont trouvé
Courtois et à point enparlé.
Tant leur dist que chascune croit
Pour voir que Cléomadès soit.
Que vous feroie je lonc plait ?
Chascune tout son povoir fait
De lui servir et aaisier.
Un petit le firent mengier
Fol. 20 1"». Et Clarmondine delez lui.
4960 Ce fu uns mengiers sans anui,
— IfjS —
Kt les trois pucclos servoiont
Qui moult licment le faisoieut.
Quant par loisir l'ont aaisi6
Et il ot beii et mengié,
Lors coramencierent à parler
Comment il porront achever
La besoignc k'empris avoient
Et comment en esploiteroient.
Quant ensamble assez parlé orent
4970 Tant com leur plot et com il vorrent,
Leur parlemens à ce tourna
Que Clarmondine s otria
'A ce que en sa coupaignie
S'en iroit, et moult en ert lie.
Ses puceles s'i assentoient.
Car tout certainement savoient
Que, se rois Carmans le savoit.
Que Cléomadès pas n'auroit
Sa fille. Car aillours donnée
4980 L'avoit li rois et créantée,
Non pas pour ce que liez ne fust
S'ailleurs otroiie n'eûst
Sa fille ; car ce qu'il disoit
Outréement tenir vouloit,
Et, pour ce point, s'i assentirent
Pour le péril qu'en ce point virent.
'A Cléomadès ont requis
Que, quant venra en son pays,
Qu'eles bien tost mandées soient
4990 Toutes trois. Forment l'en prioient
Que il ce n'oublie noient.
Et il leur a en couvenent,
— 156 —
Et dist que ainsi le feroit
Et ka envis le laisseroit.
Et Clarmondine moult li prie,
S'il li plaist, qu il ne Yen maint mie
Qu'ele n'ait son père veû,
Ainçois qu'il soient esmeii,
Et sa mère, se il veïst
5000 Que ainsi faire le pouist.
Car si durement redoutoit
Le duel que chascuns d'aus menroit
S'il cuidoient que fust perdue.
Que toute en estoit esperdue.
Tout en lermoiant l'en pria.
Car moult près dou cuer li toucha
Ce qu'eles devoit esloignier,
Car moult avoit chascun d'aus chier.
Et esloignier li couvenoit,
5010 Car fine amours li commandoit;
Et encontre commandement
D'amours, n'a nul desfendement.
Ne ele talent n'en avoit.
Ses cuers pas à ce ne pensoit ;
Mais bien pensa que, s'il seûssent
Qui cil ert, et veti l'eussent,
Avoec cui ele s'en aloit,
Que moult grans confors leur seroit.
Et Cléomadès erranment
5020 Li dist moult debonairement
Que son père li moustrera
Ainçois qu'il se parte de là,
Et sa mère, ainsi puet il estre
S'ele est enz ou cliastel n'en l'estre.
De léens veoir la porra ;
— 157 —
Car à tous savoir lo fera ;
'A aus bel et bien et h point
Parlera ; or ne s'esmait point
Si que cliascuns savoir porroit
5030 Que Cléomadès l'enportoit
Pour li faire à tous jours lionnour.
Car n'ert pas pour sa deshonuour,
Et que tantost Tespousera
Que dedens son païs venra.
Quant Clarmondine Tentendi,
Moult durement li abeli
Que si estoit obéissans
Cléomadès à ses commans.
Les puceles n'atargent mie,
5040 Ains ont la besoigne avancie
De ce que il i couvenoit.
Bien et bel et tost et adroit
L'ont pourveûe et arréée.
Jà estoit près de la jornée.
Les puceles, tout lermiant,
Vinrent Cléomadès devant
Et li dirent qu'il s'arréast
Et que gaires ne demourast ;
Car leur sires li rois Carmans,
5050 Ot acoustumé de lonc tans
K'à la jornée se levoit
Et dedenz I jardin aloit,
Près de là, moult bel et moult gent,
Et 0 lui de sa plus grant gent.
Chascun jour ainsi le faisoit,
Se pour mal tans ne le laissoit.
— « Et savons bien veû aussi
« Que il venoit moult matin ci
— 158 —
« Pour jouer à ma damoisele,
5060 « Car il n'aime riens tant com ele.
« Et, pour ce, le haster loons
« Que deceues ne soions.
« Couvertement voulons ouvrer
« Pour nous de tous périls geter.
<i Pour estre de péril getées
« Sommes jà de ce avisées
« Que, quant vous en verrons aler,
a Trestout errant, sans arrester,
« En nos lis nous recoucherons,
« Trestoutes coies nous tairons,
5070 « Illuec ferommes la dormeille.
« Samblant ferons d'avoir merveille,
« Quant la noise sera levée.
« Chascune fera la dervée
« Et moult durement l'esmarie
« Et la dolente et l'esbahie,
(( Aussi que riens n'en seûssiens.
« Autrement, honnies seriens ;
<i Car, s'on savoit que par nos grés
5080 « Fust cis afaires arréés,
« N'est riens qui nous sauvast les vies
« Arses seriens ou enfouies.
« De ce couvenir nous laissiez.
« Jà de nous ne vous esmaiez ;
« Car bien nous en deli verrons.
« Mais encor vous resemonnons
c( Que, quant en vo pays venrez,
« Que vous pas ne nous oubliez,
« Que tost mandées ne soions ;
5090 « Car dusqu'à tant joie n'aurons
Fol. 20 v. « Que nous reverronmes celi
« Cui chascune aime plus que li.
« N'est pa§ merveille se l'amons ;
— 159 —
« Car amer la doit tous li mons
« Pour le sens et pour la biaut6
« Dont en li a si grant plenté. »
Cléomadès moult doucement
Leur dist que tout certainement
Sachent que il les mandera
5100 Tantost k'en Espaigne venra,
Et fera roi Carmant savoir
Que il ne doit pas duel avoir
Pour sa fille ; car maint ami
Aura en pluseurs liens pour li,
Qui volentiers le serviroienc
Se son plaisir faire cuidoient.
— 0 Car, sachiez, quant là vous aurai,
a Hautement vous marierai ;
a 'A chascune donrai baron
5110 « Duc ou conte ou très haut baron. »
Chascune l'en a merciié.
'A ce mot n'ont plus detriié.
Viande et vin apareillierent,
Entour le cheval la lièrent.
Jà estoit li jours ajornés.
Et li rois Carmans ert levés
Qui jà ert ou jardin venus
'A tout grant plenté de ses drus
Et Clarmonde sa femme o lui.
5120 'A coustume orent andui
Que chascun matin là venoient
Se pour lait tans ne le laissoient.
Lors s'est avisée Florete
Qu'ele iroit seur une tourete
Qui estoit au cor dou praël.
— 4C0 —
Là s'en vint moult tost et isnel
Pour veoir dedenz le jardin.
Le roi Carmant vit souz I pin,
Et sa femme Clarmonde. I fu
5130 Moult [très] grant plenté jà veu '
De dames et de chevaliers,
De damoisiaus et d'escuiers.
Quant ce vit, moult fu effréée.
De la tour est jus dévalée.
Lors s'en revient arrier corant,
Sa dame le dist en plorant ^
Pour ce que vraiement savoit
Que plus demeurer ne povoit,
S'en ot I pou le cuer dolent
5140 Pour le prochain département.
Lors li dist au jardin estoit
Ses pères ; illuec se séoit,
Et sa mère i ert ensement.
Et, quant Clarmondine l'entent,
Trestout erranmant s'est levée.
Un petit estoit esplorée.
Ses trois damoiseles ploroient *
Et lor blanches mains detordoient.
Dist Cléomadès : — « Ne plorés ;
5150 « Car temprement nous reverrés,
« Assez plus tost que ne cuidiez :
^( Jà de ce ne vous soussiiez. »
Et lors a Clarmondine prise
' Le Ms. porte : MouU grant plenté jà veîl. L'intercalation de la par-
ticule très nous a paru nécessaire pour compléter ce vers boiteux.
D'ailleurs, l'expression motdt très, destinée à donner plus de force
au superlatif absolu, se rencontre fréquemment dans Adenès. To^., par
exemple, v. 5201, 5822,7218, 7457, etc.
— ICI —
Moult doucement, et l'a assise
Sor le cheviilet tout errant.
Cléomadès sist par devant.
Pour faire le cheval aler
Le couvenoit devant ester.
Car, se amender le pouist,
5160 La pucele devant meïst ;
Mais, pour le cheval adrecier,
Le convint devant chevauchier.
De touaille très deliie
Fu la damoisele liie
Sor le cheval, si très adroit
Que ele verser ne povoit.
Se ele bien vousist cheoir,
N'en eûst ele le povoir.
Quant Cléomadès fu montez
5170 Et de mouvoir soi aprestez,
Jà estoit li jours esclarcis
Et li tans plaisans et jolis.
Quant sa chose ot si apointie
Que adroit fu apareillie,
Lors a la cheville tastée ;
Et, si tost que il lot trouvée,
As Diex de sa loi commanda
Les puceles, lors s'en ala.
Moult doucement au commencier
5180 Se commença à adrecier
Tout droit en costé la grant tour.
Lors regarda trestout entour
Tant qu'il choisi le roi Carmant,
Qui par le jardin va jouant
Et 0 lui de sa gent plenté
Des grans seigneurs de son régné.
TOM. I. 1 l
— 162 —
La royne i estoit aussi
Et plenté de dames o li.
De legier veoir les povoit ;
5190 Car li solaus jà se levoit.
'A Clarmondine la moustré.
Tout droit celé part sont torné.
Tout cil dou jardin les povoient
Veôir tout à plain s'il vouloient.
Et lors Cléomadès parla.
Au roi dist : — « Sire, entendes ça,
« Vostre fille point ne querez
« Clarmondine, où tant a biautez,
« Là où vous li aviez laissie ;
5200 « Car vous ne Ti trouveriez mie.
« Vez la ci moult très près de moi.
« Fiex sui de royne et de roi
« Qui sont estrait de gentillece.
« N'a riens en aus qui honnor blece
« Ne par quoi honnours soit blecie ;
« Car gentill sont d'ancisserie.
« Et autressi est Clarmondine
« Fille de roi et de royne
« Et d'aussi gentill lieu venue
5210 « C'on sache point de souz la nue ;
« Car de vous en mainte contrée
« Est la grans valours renommée
« De la gentillece et des biens
« De quoi en vous ne défaut riens.
« Pour ce, me sui donnez à li,
« Et ele à moi s'otroie aussi.
« D'Espaigne sui norris et nés ;
« Cléomadès sui apelés,
« Fiex le roi Marcadigas sui.
5220 u N'aiez de riens au cuer anui ;
— 103 —
'i Car vostrc lille cspoiiserai
« Taiitost k'eu Espaigne venrai. »
Fol. 21 r". La royue haut regarda
Tant que le cheval veû a
Et sa fille qui siet desus.
Forment fu ses cuers esperdus.
L'oume vit qui devant li fu.
Lors cuida tout avoir perdu,
Quant sa fille est à ce menée
5230 Qu ele li ert ainsi emblée.
Lors commença fort à crier :
— « Ha! ma fille, où veus tu aler?
« Lasse ! que nous est avenu?
« Malement sommes deceû ! »
Si par fut de duel acorée
K a la terre cheï pasmée.
Cléomadès de là partis
S'est ; et li rois si esbahis
Remaint, qu il ne sot que penser.
5240 Entour lui prist à regarder
Sa gent, qui moult s'esmerveilloient
De ce que il veii avoient.
Dist li rois : — « K'avons nous oy?
« Aine mais tel merveille ne vi.
« Que est ce que m'a on noncié ?
« Est ce à certes, ou j'ai songié
« C'on en ait ma fille portée?
« Ce seroit dure destinée. »
Dient sa gent : — « Sire, sachiez,
5250 « Et trestout asseûr soiez,
« Que cil qui ore à vous parla,
\u
« C'est cil qui Tautrier eschapa,
« (Jue avoec vo fille trou vastes,
.( Dont à destruire le jujastes.
« Bien reconnoistre le puet on
« Au cheval et à la raison.
« Moult durement nous desconforte
« Ce qu'il nous dist que il enporte
(^ Nostre damoisele avoec lui.
5260 « De ce avons si grant anui
« Au cuer, et si très grant contraire,
« Que ne savons que puissons faire.
« Cléomadès dist qu'il a non ;
« Ne savons s'il dist voir ou non.
« Moult desirommes à savoir
« Se il ment, ou s'il nous dist voir.
« Car, se Cléomadès estoit,
« La besoigne miex en vaurroit.
« S'ainsi estoit que ce fust il,
5270 « Mains en douteriens le péril ;
« Car ains par lui ne vint nul jour
« Fors que tout bien et toute honnour.
Ainsi à roi Carmant parloient
Dou meilleur confort qu'il savoient.
Mais cil confors sambloit petis
Au roi. Lors s'est de là partis;
Car il n'ert pas asseûrez
Que cil confors fust veritez ;
Car, se il vraiement seûst
5280 Que cil là, Cléomadès fust,
11 ne fust pas si esbahis
Ne si souples ne si pensis'.
Ne sot que avenu li fu.
Ne si dolent ne si pensis. Ms. 7539.
iG5
Ens ou cliastel août revenu.
Clarmonde enportent sa maisnio
En sa chambre, triste et irie ;
Car la riens qu'ele plus amoit
Avoit perdu, si com cuidoit.
Dusk'îï la chambre Clarmondiue
5290 Li rois Carmans d aler ne fine.
Droit à rentrée par devant
Trouvèrent le vilain gisant
Qui Tuis de la chambre gardoit.
Encore esveilliez ne s'estoit;
Mais pour la noise s'esveilla,
Si très tost que li rois vint là.
Lors est li vilains sus saillis.
Le roi vit, qui fu abaubis.
Bien vit que il n'estoit pas liez ;
5300 Lors cuida qu'ilfust deshaitiez.
— « Qu'est ce, Sire, fait il, k'avez?
« Vous me samblez tous effréez.
« Aine mais en tel point ne vous vi ;
« Moult en ai le cuer esmari. »
Dist li rois : — « Mal avez gardée
« Clarmondine. Mar la vi née ;
« Car pour l'amour de li morrai
« Puis ce di que perdue l'ai.
« Cil qui ci fu l'autrier l'enporte,
5310 « Dont mes cuer s moult se desconforte,
(( Qui le cheval de fust avoit.
(( Ma gent l'ont veû orendroit
« En mon jardin, et je aussi,
« Dont forment ai le cuer mari.
« Seur le cheval s'en vont andui.
a
))
— 166 —
Aine mais de riens n'oi tel anui.
« Par desiis mon jardin s'en vont.
« ;Moult de ma gent veû les ont.
« Le cheval et ans veû ai.
5320 « Jamais ma fille ne verrai,
(i Ce est ce que je le miex croi.
« Aine tex meschiez n'avint à moi.
Quant 11 vilains l'a entendu,
Aine de riens si dolans ne fu.
Pou s'en faut que il ne marvie'.
La chambre a lues desverroillie.
Communaument dedenz entrèrent.
Les trois damoiseles trouvèrent
Qui dormoient, ce leur sambloit;
5330 Et, quant le lit sa fille voit
Li rois, et pas ne Ti trouva,
Seur le lit de duel se pasma.
Quant les damoiseles ce virent.
En plorant moult tost se vestirent.
Quant [on] leur ot dit le pourquoi ^
Chascuns ert en si grant esmoi,
Lors commencierent à crier
Et leur cheveus à detirer.
Chascune sambloit miex dervée
5340 Qu'ele ne feïst avisée.
Mal sambloit que du convenant
Seûssent ne petit ne grant.
Au lit leur dame vinrent droit
Où li rois Carmans demenoit
Grant duel ; mais moult le confortoient
' Qu'il ne se marvie. Ms. 7539.
'^ Le Ms. porte : Qnantleurot dit le porquoi.
— 407 —
Sa gent qui entour lui cstoieut.
Lors prcuneut à crier : — « Harou !
« Moult pur nous îiinient ' li Dieu pou
M Quant si fort endormies fumes
.5350 « Que nous ne nous aperceûmes
« De ce k'ainsi nous est ravie
« Dou monde la miex ensaignie
« Et la meilleur et la plus bêle. »
'A ce mot lor duel renouvelé ;
Fol. 21 v». Aussi qu'eles fussent dervées,
Se sont seur le lit adentées.
Li une saisi l'oreillier
Et le prent fort h embracier,
Et l'autre le cuevrechief prent
5360 Et le baise piteusement;
La tierce aërt ^ le couvertour.
Là demenoient tel dolour,
C'on les porte fors de léens
Aussi comme pour fors dou sens.
Illuec ot maint cheveil tiré
Et maint piteus souzpir geté.
Si ot mainte paume batue.
Chascuns de duel s'afole et tue.
Li rois Carmans tel duel avoit
5370 C'un seul mot dire ne povoit.
Lors primes li ont devisé
Sa gent qu il avoit mal ouvré
De ce k avisez ne s'estoit
K'aussi bien revenir povoit
* MouUnous 'par aiment. Ms. 7539.
2 Aërt, quelquefois aart, de aërdre, saisir, ou ahiert, de ahierdre,
qui a la même signification. Cf. Philippe Mouskès, v. 25782.
— 168 —
Cil au cheval en ce lieu là
K'à l'autre fois quant eschapa ;
Et qu'il deûst avoir ostée
De là sa fille, et* recelée,
Et que nus hom ne le seûst
5380 Se il de son conseil ne fust.
Dist li rois : — « Tart le m'avez dit;
« Cis consaus m'a pou de pourfit.
« Et, ne pourquant, mais ne cuidasse,
« Ne ne creïsse, ne pensasse,
« Qu'il deûst ceste part retraire.
« Las ! or ne sai que puisse faire,
« Tant ai au cuer ire et tristour.
« Or m'en conseilliez le meillour. »
Lors li loerent si baron
5390 Et li moustrerent que raison
Seroit qu'il feïst arréer
Messagiers, et tantost aler
'A Marcadigas, pour savoir
De ceste besoigne le voir.
Et li rois dist bon li sambloit. •
Et k'errant i envoieroit.
Lors y a messagiers tramis
Qui furent sage et bien apris ;
Mais, ains que il arréé fussent,
5400 Ne que il de là se métissent,
Fu Cléomadès, ce sachiez.
De là endroit moult esloigniez.
Ne pourquant pas moult tost n'aloit;
Car la pucele deportoit
Le Ms. porte : Fn.
— IGO —
i)\i(i ne la vouloit traveillier.
'A la foiz la faisoit meiigier
Ou seur rivière ou seur fontaine.
De li servir forment se paine ;
Car son cuer avoit atome
5410 'A faire h son povoir son gré.
Ainsi alèrent que vous di
Tant que il vinrent, I mardi,
Tout droit à Sébile la Grant
Aussi com à soleil levant.
Dist Cléomadès : — « Douce amie,
« Or soiez et joians et lie ;
« Car à la vile estes venue
« Où liement serez veûe.
« Ici endroit laissai mon père
5420 « Et doue Ynabele, ma mère,
« Et mes sereurs, qui vous feront
« Moult grant joie quant vous verront,
« Ce sachiez, pour lamour de moi. »
— « Sire, fait ele, bien le croi.
« Mais volentiers vous prieroie,
« Se je prier vous en osoie,
« Que, se nul biau lieu seûssiez
« Ci-près, que vous m'i menissiez,
« Tant que fusse desvolepée*
5430 « Et un petitet reposée ;
« Car trestous li cors me tressue
« Dou vent qui si m'a debatue. »
Et lors Cléomadès li dist
Qu'el plus biau lieu k ains nus veïst
» Comp. V. 604.
— 170 —
La menra, assez près de là.
Et celé moult l'en mercia.
Lors s'avala en I jardin
Où ot maint lorier et maint pin,
Joignant des murs de la cité.
5440 De tous fruiz i avoit plenté.
Sous I olivier descend!
Cléomadès, et ele aussi.
Seur la verde herbe s'est couchie
Clarmondine, moult traveillie.
Quant un petit ot la geu
Et que reposée se fu,
Lors dist qu'ele vouloit mengier.
Et Cléomadès, sans targier,
L'en donna ; car à grant plenté
5450 En avoient là aporté.
Assez leur en avoit chargié
Liadès au prendre congié.
Li chevaus en ert si troussez
Que il en y avoit assez ;
Car, pour r'aler là dont venoient.
Viande et vin assez avoient.
Cléomadès lors souhaida
Que ses pères le setist là
Et sa mère et ses trois serours.
5460 — « 'A nous venroient le grant cours.
« Pleust à Dieu que ainsi fust
« Que chascuns d'aus ci nous seûst !
^< Et, s'anuier ne vous devoit,
« Léenz iroie à aus tout droit
« Et si les amenroie ci. »
— « Sire, fait ele, et je vous pri
« Que vous les ailliez amener,
— 171 —
« Et me laissiez ci reposer ;
« Car ù en vis remouteroie
5470 « Sor ce cheval, se je povoie;
« ("ar li menbre me dueleiit moût,
M Et pour ce forment le redout,
« Ne ne seroit pas chose bêle
« K'aiusi alast une pucele
« Devant bonne gcnt atornée,
« Loiïe aussi comme dervée. »
Et quant Cléomadès entent
Que il H plaist si faitement.
Si li dist : — « Bêle, or vous cluingniez.
5480 « Maintenant serai repairiez,
« Ne devroit anuier nului
« En si biau lieu, vous ne autrui.
« Escoutez le chant des oisiaus
« Qui chantent seur ces arbrissiaus
« Entour vous, de chascune part. »
Atant Cléomadès s'en part.
Fol. 22 r". Vers le chastel s'en vait corant.
Moult ot le cuer lie et joiant
De ce li à souhait li venoit
5490 Sa besoigne, ce li sambloit.
Clarmondine est là demorée.
Mais, conbien qu'ele fust lassée.
Une chanconnete trouva
Tele que je vous dirai jà ;
Car amours de chanter li proie ,
Et lors dist h cuer plain de joie :
«
'i Diex! Trop demeure mes amis.
« Tart m'est que le revoie,
« Li biaus, li courtois, li jolis.
— m —
5500 « Diex ! Trop demeure mes amis.
« Puis k'en lui sout tout bien assis,
« Pourquoi ne Tameroie ?
« Diex! Trop demeure mes amis.
« Tart m'est que le revoie. »
La bêle ainsi s'esjoïssoit.
Geste chançonnete ehantoit
Pour Cléomadès, son ami ,
Quele amoit assez plus que li.
Et, quant bien celé chançon sot,
5510 Une autre, au plus tost qu ele pot,
En retrouva, moult joliete.
De chant et de dit moult gaieté :
« Tant que j'aie amours avoec moi,
« Ne sui je pas seulete.
« De li forment loër me doi,
« Tant que j'aie amours avoec moi.
« Quant il li plaist k'avoeques soi
« M'a mise si joenete,
« Tant que j'aie amours avoec moi ,
5520 « Ne sui je pas seulete. »
'A tés chançonnetes pensoit
Clarmondine, et se deduisoit
En Cléomadès attendant.
Trois en fist tout en I tenant.
La tierce n'ai pas oubliée
D'ainsi qu'ele me fut moustrée
Des dames par cui soi le conte.
Oui Diex gart de mal et de honte.
'A manière de vireli
5530 La fist, car il li plot ainsi.
De li fu tost li chans trouvez,
— 175 —
Kt li dis tés que jà Forrcz :
« Revenez, revenez ;
« Dous amis, trop demorez,
« Trop longuement m'oubliez.
« Revenez, revenez.
« Fine amour, car le hastez,
« Priez li ou commandez.
« Revenez, revenez ;
5540 « Douz amis, trop demourez. n
Tout ainsi s'aloit déduisant
La bêle, et adès regardant
Celé part où s'en ert alez
Cil à cui ses cuers s'ert donnez.
Crompars avoit acoustumé,
Entrues k'à Sébile ot esté,
Que tous jours se le voit matin
Et s'en aloit en ce jardin
Çà et là, pour herbes cueillir
5550 Pour ses malades agarir ;
Car herbes i avoit plenté
Où il avoit moult grant bonté.
La damoisele oï chanter
Très plaisaument et haut et cler.
Celé part, au plus tost qu'il pot,
S'en vint où chanter oy l'ot.
Tant ala amont et aval
Que il a veû le cheval
Que maintes fois avoit veû ;
5560 Pour ce l'ot tost reconneii.
Durement s'en esmerveilla.
Tout droit celé part s'adreça.
— 174 —
Sous l'olivier la bêle voit
Qui lez le chevalet séoit.
Quant Clarmondine Fa veû,
Moult grant paour en a etl.
Grant merveille ot qu estre povoit,
Ne dont si très lais hom venoit.
Tout maintenant laissa son chant
5570 Quant le roi Compart vit venant.
Lors vousist moult bien estre aillours ;
Car il li prist si grans paours
Que cel home vi si hideus ,
Et qu'ele ert seule et il ert sens,
Que ele moult haut s'escria : .
— « Harou ! Qu'est ce que je voi là?
« Je crois que ce soit anemis.
(( Cléomadès, biaus dous amis,
« Com h dure heure m'assenti
5580 « 'A ce que me laissastes ci
« Pour aler querre plus de gent !
« Je l'amasse miex autrement.
« Encor n'estes vous gaires loing,
« Or auroie de vous besoing.
« Lasse ! que m'est-il avenu? »
Par ces moz a bien entendu
Li rois Crompars le convenant.
Le cuer en ot lie et joiant.
Lors pensa que il l'en menroit
5590 Quant Marine avoir ne povoit,
Et feroit de celi s'amie
Kains ne vit si bêle en sa vie.
Liez est quant il se puet vengier
Et avoir si biau restorier.
— i7f; —
Fol. 22 V". La pucelo ot qui regreta
Cléomadès. Lors savisa
Que il Tavoit là amenée.
— « Ne soiez, fait il, esfroéc;
« Car point de mal ne vous ferai. »
5600 — « Ha, Sire! si grant paour ai
« De vous et de vostre samblant,
« Que tous li cuers me va faillant.
« Alez vous en ', je le vous pri.
« Tout maintenant revenra ci
« Cléomadès, à cui je sui.
« Vos demorers me fait anui. »
Dist Crompars : — « Or, ne vous doutez.
« Encor soie jou desg-uisez,
« Et de merveilleuse façon,
5610 « Je ne ving ci se pour bien non ;
« Car tout certainement sachiez
« Que je suis à vous envoiez
« De par Cléomadès sans doute.
« Maintenant li prist une goule
« Droit ainsi que je rencontrai
« Quant dedenz ce jardin entrai.
u Séant le laissai sous une ente.
« Mais n en soiez pas trop dolente ;
« N'aura mal, seûre en soiez.
5620 « Il vous mande Yk lui viengniez.
« Seur le cheval o vous irai,
« 'A Cléomadès vous menrai.
« La manière me devisa
« Comment à lui nous portera
« Li chevaus. Là porrez savoir
« Se je vous dis mençonge ou voir.
* Leçon du Ms. 7539. Le Ms. 175 porte : BnL
170
« 11 me dist k'enz ou front séoit
'( Une cheville c on tornoit.
« Pour faire le cheval aler. »
5630 Clarmondine prist à plorer
•Pour la goûte dont cil li dist.
Tous li cors li tramble et fremist.
Bien cuida que l'eûst mandée
Cléomadès, lors s'est levée.
Pour les ensaignes le cuida
Que li rois Crompars devisa.
Par celui point fu deceiie.
Et lors est maintenant venue
Tout droit vers le cheval de fust ;
5640 Car moult desiroit qu ele fust
Là où Cléomadès estoit,
Com celé qui de cuer Tamoit.
Lors Ta li rois Crompars assise
Sor le cheval et à point mise.
Seûrement l'a reloiie ;
Car bien en savoit la maistrie.
Le vin et la viande prent,
En costé le cheval la peut,
Et lors monta tout maintenant.
5650 La cheville torna errant;
Et, si très tost qu'il la tourna,
Li chevaus moult tost s'en ala.
Jà avoit trompé longuement
Li tromperes d'or hautement,
Si que moult s'en esmerveilloit
Roi Marcadigas qui Tooit.
Et aussi s'en esmerveilloient
Trestout cil qui tromper l'ooient.
177
Crompars Tavoit moult bien oï,
5600 Et, pour ce, se hastoit-il si.
Cléomadès viut tout droit \h,
Ou point que li hom d'or trompa.
Mais à son tromper n'entendirent
De riens, quant Cléomadès virent ;
Car de toutes pars acoru
Sont contre lui quant Font veû.
Quant la nouvele en entendirent
Ses serours, gaires n'atendirent,
Ains vinrent contre lui corant,
5670 Et li firent joie si grant
Que eles faire li povoient.
Car plus que eles lui amoient.
En la chambre le roi l'en mainent.
De toutes pars joie demainent.
Tout sont lié de sa revenue.
Sa mère est contre lui corue
Qui l'a baisié et acolé.
Cléomadès a salué
Le roi Marcadigas son père
5680 Qui onques n'ot pensée avère,
Et il li fist joie si grant
Com pères doit faire à enfant.
De savoir avoit desirrier
Comment ses fiex revint arrier
Et comment il a esploitié
De Clarmondine, et besoignié.
Cléomadès lors leur conta
La besoigne com ele va,
Comment Clarmondine ot laissie
5690 Ou jardin, sous l'ente flourie,
TOM. I.
12
— 178 —
Forment traveillie et lassée.
— « Car de son pays amenée
« L'ai, fait-il, moult tost ceste part.
« Vers li r alons ; car moult m'est tart
« Que ele fust venue ci.
« Por quoi l'ai là laissie ainsi
« Vous dirai-je, se vous voulés.
« Par li fu li consaus donnés
« Qu'ele là se reposeroit
5700 « I poi, et si 'm'atenderoit
« Jusqu'à tant que je revenroie;
« Car je li dis que j amenroie
(1 Contre li plenté de tel gent
« Qui la verroient liement.
« Vous, et ma dame, et mes serours,
« Pour ce vous pri que le grant cours
« Faites envoler de tous lés ;
« Chevaliers et dames mandés,
« Et damoiseles et puceles.
5710 « Par tout voisent tost ces nouveles,
« Et faites commander aussi
« De toutes pars que contre li
« Voist chascuns au plus noblement
« Qu'il porra, et hastéement.
« Car bien afiert c'on face honnour
« 'A fille à roi de tel valeur
« Com est li riches rois Carmans,
« Et à pucele si sachans
« Et si bêle qu'il n'i faut riens ,
5720 « Ne de biauté, ne de tous biens.
« Tout ce que je di, trouvères
A En voir, quant la connoisterez. »
Dist li rois : — « Et nous le ferons,
w Biaus fiex, et moult grant joie avons
j
— 179 —
« Qu'amenée avez ici
'i Tel pucele, Dieu en merci, i^
Fol. y3 r". Lors iist Marcadigas savoir
De celé besoigne le voir
De toutes pars, et commander
5730 Fist H rois que sans arrester
Fussent les rues atornées
Très netement et arréées
Encontre la venue celé
Qui grant joie nous renouvelé.
Et on le fist tout ensement
Partout de cuer et liement.
Mais durement s'esmerveilloient
Partout de ce que il ooient
Le trompeëur d or haut tromper
5740 Sanz nesun seul point arrester.
Grant merveille avoient la gent
Pourquoi trompoit si longuement,
Et à ce bien raison avoit.
Done Ynabele se hastoit
Moult forment de li arréer
Pour tost devers le lieu aler
Là 011 Clarmondine cuidoit,
Si com ses fiex dit li avoit.
En la place estoit amenés
5750 Uns palefrois si arréés
Com à royne apartenoit.
Et uns siens escuiers tenoit
Un autre palefroi delés
Blanc, et si estoit enselés
D'une sele à arçons d'ivoire.
Richement ouvrée k trifoire.
— 180 —
Et i ot sambue vermeille
Dont la royne ot la pareille.
Et li frains ert d'or bien ouvrés.
5760 Et li palefrois estoit tés
Que nus plus biaus ne miex alans
Ne fust trouvés, ne miex séans.
Arréer lot fait la royne
Pour sus amener Clarmondine.
Ses trois filles toutes montées
Vinrent iluec ; car plus hastées
S'estoient qu eles onques porent,
Pour le desirrier qu eles orent
De tost venir là où cuidoient
5770 Celé dont forment convoitoient
K'à li peûssent tost venir
Pour li baisier et conjoïr.
Bien sembloient filles de roi;
Car si riche erent li conroi
Et li atours de toutes trois ,
De sambues, de palefrois
Et de tout l'autre remanant,
Que c'estoit merveille très graut
De veôir la très grant richour
5780 Qui estoit en leur noble atour.
Plenté de dames assamblées
Estoient iluec ; car mandées
Les ot la royne Ynabele
Si tost qu ele sot la nouvele
Que ses fiex li avoit contée.
Lors est la royne montée,
Quant les dames furent venues.
Palefrois et muls et sambues
I
— 181 —
Kt mules vC'oir peilssiez '
5790 De maiutes pars, se là fussiez,
Et plenté de dames parées
Et très noblemeut acesmées.
Lors se sont de là esmeûes
Les dames, et s'en sont venues
Là où Clarmondine cuidoient.
Li rois et ses fiex atendoient
Les chevaliers de la cité
Dont il i avoit grant plenté ,
Qui moult estoient esjoï
5800 De la nouvele c'ont oï.
'A Cléomadès fu bailliez
Uns palefrois apareilliez
Si com à lui apartenoit.
Son père et les autres prioit
Moult très durement de haster.
Et les dames, sans arrester,
Erent vers le jardin alées.
Quant ou jardin furent entrées,
'A ses trois filles a rouvé
5810 Donc Ynabele, et commandé,
Que chascune une chançon die,
La meilleur et la plus jolie
Que ele porra aviser ;
Car tans est de joie mener.
Et lors dist chascune erranment
Qu ele le feroit liement
» Le Ms. 7539 porte :
Palefrois, mules et sambues
Vairs et mirons y veïssiez.
— 182 —
Ne ne s'en feront pas priier.
— « Dont doit Tainsnée commencier,
« Dist (lone Ynabele, premiers. >-
5820 — « Madame, moult très volentiers ,
a Dist Elyador, le ferai ;
« Car moult très grant desirrier ai
« De liement veôir celi
« Que mes chiers frères aime si,
« Qui tant est biaus et bons et preus.
« Bien est séans lamour d'aus II.
« Car moult est bonne et bêle et sage,
« Ci ara plaisant mariage. »
Après ce mot, prist à chanter
5830 Joliement et haut et cler :
« Diex nous doinst temprement trouver
« Celi cui tant devons amer.
« Bien sot amours à droit ouvrer.
<( Diex nous doinst temprement trouver
« Quant tés II gens fist assambler
X C on ne les porroit trop loer.
« Diex nous doinst temprement trouver
« Celi cui tant devons amer. »
'A celé chançon respondirent
5840 Les dames, et moult s'esjoïrent
De ce que si à point chantoit
Elyador. Moult leur plaisoit
La chançon qu ele avoit chantée.
Bien lor sambloit faite et ditée.
— « Feniadisse, or tient à vous » ,
Dist la royne. — « Dame, et nous
« Le ferons. » Et lors commença
'A chanter, plus ne s en targa ;
k
— 183 —
' Joie ait qui joio démolira;
Fol. 2:i V". 5850 >( K en joie faire raisou a,
« Pour ce que nous verronnies jà.
« Joie ait qui joie demenra,
X La plus bêle k'ainc Diex forma
« Ne que il jamais fourmera.
« Joie ait qui joie demenra;
<' K'en joie faire raison a. »
Les dames qui iluec estoient
De respondre à point se penoient ;
Car moult leur samblent envoisies
5860 Les chauçons qu'eles ont oiies,
Et à point dites et chantées.
Parmi le jardin sont alées,
D'une part et d'autre esgardant.
Moult s'aloient esmerveillant
Auquel lez estoit Clarmondiiie.
Et lors prist à chanter Marine
Une chançon k'ot avisée.
Selonc ce avoit compassée
La chançon, que il li estoit
5870 Grief de ce que tant demoroit
Que Clarmondine ne trouvoient
Ne que nouvele n en ooient ;
S'en ert moult de cuer adolée.
Lors chanta selonc sa pensée :
« Ne serai très lie de cuer
« S'aurai celé trouvée
« Qui sera ma dame et ma suer.
( Ne serai très lie de cuer.
'< Avoir ne vorroie, à nul fuer,
5880 « M amour de li ostée.
« Ne serai très lie de cuer
— 184 —
« S'aurai celé trouvée. »
Parmi le jardin, en chantant,
Aloient ainsi, requérant
Clarmondine, que je vous di.
S'avint droit en ce point ainsi
Que li rois Marcadigas vint ;
0 lui chevaliers cent et vint
Ot, ou plus, ainsi com j'entent.
5890 Moult sambloient bien noble gent :,
Car d aus tous li pis acesmez
Estoit richement arréés.
Cléomadès devant venoit
Pour ce que mener les devoit
Là où Clarmondine laissa.
Li rois ses pères li rouva
Que il chantast une chançon ;
Car de chanter avoit raison
Puisque il tel pucele amoit
5900 Qui si bonne et si bêle estoit.
Et fille de roi si vaillant
Comme la fille au roi Carmant.
— « Et certes, fait il, se j'estoie
« En vostre point, ne me porroie
« Tenir de chanter. » — « C'est passé,
u Sire, et j'en ferai vostre gré.
« Puisqu'il vous plaist, je chanterai ;
« Vostre commandement ferai. »
Li rois dist qu'il respondera,
5910 Et il et tout cil qui sont là.
Et lors a commencié son chant
Cléomadès, trestout errant,
En alant parmi la praële,
Une chanconnete nouvele :
I
— 18:) —
•< On doit bien ulor liemeiit
u Encontre tel puccle
« Com est Clarmondine au cors gent.
« On doit bien aler liement,
« Qu'el monde, tant com il s'estent,
5920 « N'a meillour ne plus hele.
« On doit bien aler liement
X Encontre tel pucele. »
'A ceste chançon respondi
Li rois, et tout li autre aussi ;
Car tout erent en desirrier
De Clarmondine festiier
Si tost que trouvée Tarent .
Lors à primes joie feront ' .
De ce orent grant volenté.
5930 Tant ont par le jardin aie,
Que les dames ont encontrées,
Dont moult i ot de tormentées
De ce que trouvée n'avoient
Celé k'à veôir desiroient.
Mais de li nouvele ne sorent
Nesune. et ne pourquant orent
II fois le jardin traversé,
L'une dou lonc, l'autre dou lé.
Lors vint li rois à la rayne.
5940 Demanda li de Clarmondine
Se ele veûe l'avoit.
— « Naie, Sire^ se Diex mavoit,
« Dont courroucie sui forment. »
Et Cléomadès erranment
' « Et dont leur joie doubleront » Ms. 7539.
2 « JVenil, Sire » Ms. 7539.
— 18G —
Leur dist que tout droit les menra
Au lieu là où il la laissa.
'A ce mot d'ilueques s'esmureiit
Cil et celés qui iluec furent.
Cléomadès aloit devant,
5950 Et tout li autre après sivant ;
Car au lieu mener les cuidoit
Là où il laissie l'avoit.
Cléomadès tant les mena
Que il droit au lieu assena
Où il s'estoit de li partis.
Lors fu malement esbahis
Quant il ne Fi a retrouvée.
L'erbe trouvèrent défoulée
Fol. 24 r". Là où Clarmondine ot laissie,
5960 Qui de cuer ert joians et lie
'A leure que de li parti.
Et Cléomadès descend!
Tout erranment, si esbahis
Que il sambloit miex mors que vis.
Près que ses cuers ne li partoit ;
Car ce que le cheval ne voit
Li fait meschéance espérer.
De Clarmondine retrouver
Ne pot riens que I tout seul gant.
5970 Et Cléomadès maintenant
L'en leva, car bien le connu.
Lors ot le cuer si esperdu
Que à paines pot il parler.
Dist li rois : — « Povez rassener
« Au lieu là où vous la laissastes
t Quant en ce jardin lamenastes .'
^< Ce me samble diversetez
IL.
— 187 —
« Que vous u'i estes rassciicz
'( Ne ne savez quel part ce fu. >■
5980 Et quant ses fiex la entendu,
Si dist : — « Sire, ci la laissai ;
'( Si certainement riens ne sai
K Que ce que je la laissai ci
« Orendroit que de li parti ;
« Mais or ne sai que ce puet cstre. »
Li un la queroient à destre,
Et li autre au senestre lés.
Moult ert li jardins Ions et lés ;
Mais ni ont laissié arbrissel,
5990 Vergié, ne haie, ne praël,
Que il n'aient quise et cerchie
Clarmondine, que n'i ert mie.
Et, quant assez requise l'orent,
Si que tout certainement sorent
Que ele ou jardin pas n estoit,
Lors furent irié et destroit.
Toute la gent qui iluec erent
Tout droit au lieu se rassambleren t
Là où Cléomadès trouva
6000 Le gant, quant là les amena.
Cléomadès tel duel faisoit
Que nus confors riens ni valoit.
Ses serours erent descendues.
Cheveus tirez, paumes batues
I ot pour le duel qu il menoit ;
Car, pour poi qu'il ne s ocioit.
Ses serours les mains li tenoicnt.
En plorant le reconfortoient
Au miex que le povoient faire ;
— 188 —
6010 Joie leurestoit moult contraire.
Li rois et la royne estoient
Descendu. Moult grant duel faisoient.
De ce que il ert ensement
Au cuer orent ire et torment.
Vers Cléomadès sont venu
Qui à si très grant meschief fu
Que on porroit plus deviser.
Qui veïst ses serours plorer
Et lui, tout eu plorant, baisier,
6020 La manière deûst prisier
De leur douz reconfortement,
Tant le faisoient doucement.
Se confors i peiist valoir,
Bien en faisoient leur povoir.
Mais confors ni valoit noient ;
Car entre leur bras si souvent
Se pasmoit, que c'estoit pitiez.
Et, quant il estoit repairiez
Et revenus depasmoison,
6030 Lors regardoit tout environ.
Clarmondine moult regretoit,
Et souvent après li huchoit ;
— « Ha ! Clarmondine, douce amie,
« Flour de lis et rose espanie,
« Esmeraude, rubis, toupace,
' « K atent la mors que ne me passe
« Sous la gorge, et que ne me tue,
« Amie, quant vous ai perdue?
« Ains tel meschéance n avint. »
6040 Le gant encontre son cuer tint.
Emprès sa char bouté Tavoit ;
I
I
18!)
Mais nus fors il ne le savoit.
Moult volcntiers le <>ant baisast,
Ce sacliiez, se baisier l'osast ;
Mais bien savoit c'on li torroit
Se devant la gent le bai soit.
Souz sa chemise Tôt bouté.
Estroit le teuoit acolé.
Perdre nel vorroit à nul fuer,
6050 Pour ce Tôt mis contre son cuer.
Sa mère li tenoit le chief.
Qui estoit à si grant meschief
De la mesaise qu il avoit
Iv à pou que ele ne moroit.
Et li rois ses pères aussi
Ot le cuer si très esmari
Que il ne savoit que penser.
Cléomadès en fist porter
Enz ou chastel. Moult fu iriez
6060 Pour son fill, et moult esmaiez.
Couchier le firent sor I lit
Où il ot petit de délit ;
Car de duel fu si esperduz
Qu'il ne sot qu il fu devenus,
Ains fu aussi com marvoiés.
N'estoit ce pas trop grant meschiés
Quant hom de tel adrecement
Qu'il ert, estoit à tel torment
K'à paines povoit il parler?
6070 Qui veïst grant duel démener
Père et mère, serours, amis,
Uns et autres, grans et petis,
N'est nus qui n'en eûst pité,
Tant eûst en son cuer durté.
Par la cité fu espandue
Celé nouvele, et tost seiie.
Pour Cléomadès grant duel firent.
ClarmondiDe partout requirent,
Par chans, par bois, par vaus, par plains;
6080 Mais adès en savoient mains
L'un jour que Tautre ne faisoient.
Ne pourquant tous jours la queroient,
L'un jour arrière, l'autre avant,
Tant que la gent le roi Carmant
Firent tant qu'à Sébile vinrent.
Savoir poez que il se tinrent
Com gent dolente et abaubie
Quant la nouvele orent oïe
Que leur damoisele ert perdue.
6090 Ains nule gent si esperdue
Fol. 24 V". Ne furent mais comme il estoient.
'A pou que de duel ne moroient.
Devant Marcadigas alerent.
Tout en plorant le saluèrent
(Car ne s'en porent censurer', )
Et lors li prirent à moustrer
Que li rois Carmans les avoit
Envoyez à lui trestout droit.
Toute la raison li moustrerent
6100 Pourquoi là endroit venu erent.
Et li rois leur a recordée
Comment la chose estoit alée,
Et dist que bien cuide estre fis
Que mais Cléomadès, ses fis,
De son lit ne se lèvera,
Si grant duel pour Clarmondine a.
' Le Ms. 7539 donne : Déporter.
— 19i —
— « Bien croi que rien nel puet garir,
« Nel conviengue de duel morir.
« S'en ai tel duel et tel anui,
0110 « Que, s'il muert, bien sai que mors sui,
« Qu'après lui vivre ne querroie,
« Ainçois meïsme m'ocirroie,
« Que jamais ne seroie liez
w S'il m'avenoit si grant meschiez
« Que de perdre chevalier tel
« Qu'il est as chans et à l'ostel.
« Se je ne li apartenoie,
« Sor ma loi jurer oseroie
« C'on ne porroit nului trouver
6120 « Où mains eûst à amender
« Qu'il a en lui, si com je croi,
« Et selonc ce que en lui voi.
« S'en sui si dolans, que bien sai,
« S'il muert, que je pour lui morrai.
« De vostre seigneur moult souvent
« Ai oï parler bonement.
« Par quoi moult forment me plaisoit
« Ce que Cléomadès devoit
« 'A sa fille avoir mariage ;
6130 « Car tant ert bêle et bonne et sage
« Que chascuns de li tesmoignoit
« Que toutes les autres passoit
« Et de biauté et de tous biens,
« Si que en li ne failloit riens.
c( Souvent ai oï tesmoignier
« C'on ne la porroit esprisier
« Tant ert bêle et bonne et courtoise.
(i De vostre seigneur moult me poise,
(( Qui si très grant chose a perdue
6140 fl Com fille de si grant value ;
« Mais or est ainsi avenu
— 492 —
« Que moi et lui est mescheû.
« Je vous pri que, quand le véez,
« Que de par moi le saluez. »
Et cil dient qu il le feront.
Congié prendent. Atant s'en vont ;
Car n'ert pas poins, ce lor sambla,
De plus longuement estre là.
Entre aus commuuaument disoient
6150 Que onques [mais] veû n avoient
Roi ne prince, en tout leur vivant,
Si courtois ne si biau parlant.
Li rois les fist moult honnorer
Et chevaus et joiaus donner.
Mais pas prendre ne les vouloient.
Les presens le roi refusoient ;
Mais tant ne se sorent deffendre
Que il ne leur convenist prendre.
Sachiez, ou vousissent ou non,
61 GO Ot chascuns dou roi riche don.
'A Sebille ne demorerent
Mais que trois jours. Lors s'en alerent.
En leur pays revindrent droit
Là où li rois Carmans estoit.
De par Marcadigas li font
Salus, et puis conté li ont
La chose si qu'il Font trouvée.
Ne l'en ont nule riens celée.
Dou roi Marcadigas disoient
6170 Moult de bien, et moult s'en looient.
Quant Carmans a ce entendu,
Nesun seul mot n'a respondu ;
— 103 —
Ains commença ii lermoiiei'
Et durement à souploiier.
Vers terre prist à regarder
Et moult souvent à souzpirer.
Tant par fut plain de duel et d'ire
K'en grant pièce ne pot mot dire ;
Et, si tost com il pot parler,
G180 Lors commença à regreter
Clarmondine piteusemant.
La uouvele tantost s'espant
Que d'Espaigne venu estoient
Li message, et si raportoient
Que Clarmondine estoit perdue.
Sachiez mainte paume batue
. Y ot, et maint cuer très dolent.
Partout faisoient duel trop grant.
Liadès, Gaieté et Florete,
6190 Se chascune d'une sajete
Fust férue enz ou cuer dedenz.
Ne cuit pas que plus grans tormens
Fust en eles que eles orent
Quant eles ces nouveles sorent.
Pitiez seroit à recorder
Li duels c'on leur veïst mener.
Tant par orent grant desconfort
K'adès souhaidoient la mort.
lluec ot maint cheveil tiré.
6200 Si furent par tout lormenté
Que en aus nesun confort n'ot.
Et, quant done Clarmonde sot
Comment sa fille estoit perdue,
'A ses mains s'esgratine et tue.
TOM. I.
— 494 —
Je croi que ele se tuast
Se on couvenir la laissast.
Mais ses puceles acorues
I sont. Les mains li ont tenues.
De leur dame pitié avoient.
6210 'A leur povoir la confortoient.
Mais petit i valoit confors.
Car li cuers qui ert en son cors
Ne pot le meschief soustenir,
Ains le convint à ce venir
Que de duel morir se laissa,
K'ains puis ne but ne ne menga
Clarmonde ; car mengier ne pot
Puis que la nouvele oïe ot
Que sa fille perdue estoit.
6220 Lors ot Carmans le cuer destroit
Quant perdu ot et fille et mère ;
Moult li fu celé chose amere.
Fol. 25. r". Car onques puis ne fu veûe
Fille et mère de tel value
Que eles erent, c'est passé,
D'onneur, de bien et de biauté.
Tant estoient triste [et] dolant
Partout la gent le roi Carmant
K'à paines le vous diroit nus.
6230 De ce ne vous parlerai plus
'A ceste foiz, ains vous dirai
La vérité si com la sai.
Quel part li rois Crompars torna
Le jour que Clarmondine embla.
Et quel voie et quel chemin tinrent.
Ne où alerent, ne où vinrent.
Bien avez entendu comment
I
— 105 —
Crorapars malicieusement
Clarmoiidiiie o lui enporta,
C)240 Qui maint grant cri le jour geta
Quant ele fu aperceile
Qu ele ert traye et deceûe.
Lors commença à regreter
Cléomadès, et à plorer.
Derriers li reg-ardoit souvent
Et huchoit moult piteusement :
— « Cléomadès ! Cléomadès !
« Amis douz et courtois et nés,
« Sages et preus et entendans,
6250 « Et plus k'autres biaus et plaisans !
« Amis, pourquoi fui onques née,
« Quant si tost fui de vous sevrée?
« Sevrée en sui je voirement,
« Car morir me convient briement.
« Si fine amour, qui si pou dure,
« Naist de destinée trop dure.
« Onques amour si afinée
« Ne fu qui si tost fust finée.
« Hé ! las ! com ci a dure fin,
6260 ^( Quant je Taim tant de très cuer fin.
« Lasse ! dolsnte que m'avint,
« Quant cis dyables sor moi vint
u Qui mon seigneur et mon ami
« A ainsi faitement tray
« Et moi morte, sans eschaper ! »
'A ce mot la couvint pasmer.
De duel plus ne s'en pot tenir.
S'ele eûst povoir de cheïr.
Sachiez k'à terre fust versée ;
6270 Mais si ert loiie et bendée
Qu'ele n'ot povoir de verser.
— i9G —
Crompars la prist à regarder.
Se li sambla que morte fust.
Lors lasche le cheval de fust ;
Tout bêlement la avalé
Sous I arbre, en I très biau pré.
Crompars a la pucele ostée
Jus dou cheval, et esventée
L'a dou coron de son mantel.
6280 De Taigue prist en I ruissel
Qui là ert corans seur gravele.
Lors en geta à la pucele
Parmi son très plaisant viaire.
Clarmondine la debonaire
Revint à li. Lors souzpira.
Tantost Cléomadès hucha
Qu'ele revint de pasmoison.
De .travail ot si grant foison
Que à paines se soustenoit ;
6290 Mais de ce ne li souvenoit.
Elle n'acontoit pas I ail
Ne à paine ne à travail
Que ele eûst ce jour soufert
Pour Cléomadès qu'ele pert,
De quoi ele est si esloignie.
Moult het et despite sa vie
Que mais veôir ne le cuidoit ;
C'estoit ce qui plus li touchoit.
Car à Cléomadès tous jours
6300 Estoit ses cuers et ses retours.
Ne li touchoit point d'autre anui.
Adès li souvenoit de lui.
Crompars la confortoit forment
I
— 197 —
Et li pramotoit ' que brioment
La mcnroit en I tel pays
Où' moult auroit de sou devis,
Et la feroit d'or coronner ;
Mais qu ele se vueille acorder
'A ce que ele soit s'amie,
6310 Koyne Sera de Bougie
Et la prendra à moillier.
— « Bêle, ne vous doit anuier
« Se je sui petis et boçus ;
« Car ne doit estre de refus
« Li dons que je vous offre ci. »
— (( Ha ! Sire, fait ele, merci.
« Sui je dont en la conpaignie
« Crompart, qui est roi de Bougie ?
— « Oïl, fait il, foi que vous doi. »
6320 — « Certes, Sire, ce poise moi ;
« Et, se amender le povoie,
« Pas longuement n'i remanroie.
« Cléomadès m'a tant conté
« Comment vers lui avez ouvré,
« Et le forfait par quoi perdistes
« Sa suer, quant vers lui mesfeïstes,
^ « Et comment pour lui fustes pris,
« Et eussiez esté honnis
« Se il ne fust tost repairiez.
6330 « De tous estiez à mort jugiez.
« Il vous fist geter de prison ;
« Mal l'en rendez le guerredon.
« Quant emblée m'avez à lui,
« Je croi fait li avez anui.
« Mais, se vous que courtois faisiez,
« Droit au lieu me reporteriez
Sic.
— 198 —
« Où vous me trouvastes séant ;
« Si auriez fait aumosne grant. »
Dist Crorapars : — « De ce ne parlez.
6340 « Sachiez que ma femme serez. »
« — Sire, fait ele, non serai;
« Car tant ne vail ne tant ne sai
« Par quoi il aferist à moi
« Que je fusse femme de roi.
« Je sui une povre meschine ,
« De père et de mère orpheline,
« Et sui, n'en mentirai noient
« Venue de moult povre gent. »
Dist Crompars ; — « Et de quel païs
6350 « Estes vous? Or m'en soit voir dis,
« Je vous en pri, ma douce amie. »
— « Certes, Sire, de Lombardie ;
« 'A envis vous en mentiroie.
« Fille d'une ouvrière de soie
Fol. 25 -v". « Sui, et si fui née à Melan.
« Père et mère perdi ouan *.
« Despuis ce di norrie m'a
« Une dame, qui me donna
(( Ceste robe que j'ai vestue ;
6360 « Car moult estoie povre et nue.
« Grant bien li croisse et grant honnour !
« Moult me fist de bien et d'amour ;
« Car, se ele n'eûst esté,
« Morte fusse de povreté.
« Cléomadès passa par là.
« De ses trois serours me parla,
« Pour ce que ouvrer je savoie,
» Oan. Cette année.
l'
— 199 —
M Mg dist k'avoec eles seroie
« Et que jamais ne me faurroit.
G370 « Et, pour ce que pas ne vouloit
« Que nus i peiist mal penser,
« Me fist ou jardin demorer
« Le jour que là m'ot aportée
« Sor ce cheval. 'A recelée
« M'en ving o lui, k ains ne le di
(( Ne à parent ne [à] ami,
« Ainsi sui à lui otroiie.
« Pechié faites et vilonnie
« Que ainsi de lui m'esloigniez
6380 « Et telement me traveilliez. »
Dist Crompars : — « Jà ce ne pensez;
« Car jamais vers lui ne r'irez.
« Cui fille soiez, ne cui non,
« Sachiez moi aurez à baron.
« Tout certainement le vous di ;
« Car vostre biauté m'a saisi.
« De vous amer sui si espris
« Que tant vous aim et tant vous pris,
« Que il convient, comment qu'il aille,
6390 « Que ma femme soiez sans faille.
« Vostre lignage franchirai
« Et de vous royne ferai ;
« Pour vous les verrai porveôir
« Si que bien le porront vouloir.
« Vous dites que povre gent sont,
« Mais sachiez que riche seront. »
Quant Clarmondine l'entendi,
D'angoisse et de paour frémi
De ce k'en tel point se véoit ;
6400 Li et sa vie despisoit.
— 200 —
Souvent retornoit sa veûe
Au lez dont ele estoit venue ;
Pour l'amour de Cléomadès
Regardoit celé part adès.
Lors s'est Crompars devers li trais.
— « Bêle, fait il, soiez en pais
« Ne ne vous esmaiez de riens.
« Mes cuers est vos, li vos iert miens.
« Tout serai à vostre vouloir
6410 « De cuer et de cors et d'avoir,
« Mais que vous faites mon plaisir, p
Et lors commença à frémir
Clarmondine moult durement
Et il penser com faitement
Ele li porroit eschaper.
Lors se commence à aviser
Que se ele venir peûst
Là où plenté de gent eiist,
Qu'ele querroit bien tour comment
6420 Eschaper porroit soutilment.
— « Sire, fait ele, je vous pri,
« Puiscedi que il est ainsi ,
« Que il vous plaist que vostre soie,
« Bien me plaist et bien m'i otroie.
« Grans honnours m'avient. Dieu merci.
« Je ni'i assent bien par I si
« Que vous me faciez tant d'onnour
« Que ne me querez deslionnour,
« Ne ne me faites felonnie
6430 « Ne riens qui tourt à vilonnie,
« Et, pour Tonneur de mariage,
« Me garderez mon pucelage
^i Tant que espousée m'aiez ;
— 201 —
« Je vous pri quo le m otriiez. >»
Dist Crompars : — « Je lotrierai
K Par I si que je vous dirai,
« Qu el premier lieu que nous venrons
« Que lu endroit espouserons,
« Ne jà ne le contredirez. »
6440 — tt Sire, fait ele, c'est mes grez ;
« Ainsi en couvent le vous ai.
« Mais, quant en vo pays venrai,
« Je vous pri, se vous tant m'amés,
« Que vous nostre afaire celez
« D'ainsi que vous m'avez trouvée,
« Ne comment m'avez aportée;
« Ne de ma povre estracion
« Ne ferez vous jà mencion,
« Car j'en seroie mains prisie
6450 « S'on savoit la povre lignie
« Dont je sui estraite et venue;
« Pis en seroie receûe. »
Et li rois Crompars dit li a
Que jà mencion n'en fera.
Il pensoit bien k'en son pays
Se retraïroit à envis ;
Car bien sot que forfait avoit
'A l'usage qui i estoit,
Que moult auroit ainçois à faire
6460 K'en son pays osast retraire.
Mais moult à envis le diroit
'A celé que il enportoit.
En son cuer ot en proposé
Que, quant il auroit espousé,
K'en I pays divers iroit
Là où nus ne le connoistroit ,
— 202 —
Et manderoit privéement
En son pays or et argent.
Ainsi lairoit le tans passer.
6470 Tout si que m'oez deviser
Ot celé chose en proposée.
Clarmondine a moult regardée ;
Son non li demande et enquiert.
Celé dist celer ne li quiert.
— « Sare, fait ele, sui nommée. »
— « Ce soit à bonne destinée ! »
Fait il. « Ma douce baisselete,
« C'est moult plaisans nous que Sarete.
Li rois Crompars lors s'avisa
6480 C'un petit mengier la fera.
Lors a de la viande prise,
■ Devant Clarmondine Ta mise
Qui moult ert traveillie et vaine.
Une soupelete en fontaine
Menja, que plus ne pot mengier.
Et li rois Crompars, sanz targier,
Fol. 26 ro. La fist tout errant remonter ;
Car là ne volt plus arrester.
Ambedui remontent ensamble.
6490 Clarmondine de paour tramble;
Car moult estoit espoëntée
Et triste et dolente et irée.
En son cuer prist à regreter
Sou père, et moult à souspirer,
Et sa mère ; car bien cuidoit
Que jamais nul d'aus ne verroit,
Et Cléomadès autressi :
Ce ne povoit mètre en oubli.
V
i — 203 —
Que vous iroic je contjiiit?
6500 Sour le cheval allèrent tant,
Ainsi que j'ai oï conter,
C'une vile qui siel sus mer
Virent, en une grant valée.
Qui ore est Salerne apelée.
Maint val virent et maint grant mont.
C'estoit uns roiaumes adont
Qui de grant seignorie estoit;
Car moult grant terre i apendoit.
Moult par fu sages et courtois
6510 Cil qui de la terre estoit rois,
Et avoit non Meniadus.
Biaus et gens fu et par creûs.
Soie ert la terre de Labour
Et autres grans terres entour.
Moult avoit en lui roi poissant.
'A lui estoient apendant
Maint pays que ne sai nommer.
Mais souvent ai oy parler
D'une cousturae qu'il avoit.
6520 La coustume quele ele estoit
Vous vueil maintenant deviser;
C'est que nus ne povoit passer
Par son pays, ne couvenist
Que ainçois devant lui venist.
Jà si grans sires ni passast
Qui, sans ce, passer i osast
K'ainçois ne venist devant lui.
Ou avoir en peûst anui.
Mais, qu'il fussent gent trespassant,
6530 Chevalier, clerc, ne marcheiint,
N'i paioient lors nul paiage
Fors que maintenir cest usage.
i
— 204 —
La raison pour quoi le faisoit,
C'est pour ce que savoir vouloit
Nouveles des estranges terres,
Des tournoiemens et des guerres.
Car, pieça que tornoiement
Furent trouvé premièrement,
'A premiers fu-uns esbanois
6540 Pour porter armes et conrois.
Le trouvèrent li chevalier
Pour plus estre en armes manié ' ,
Et que miex aidier s'en seiist
Chascuns, se mestier en eûst.
Pour ce furent li tornoi fait.
Mais il sont ore contrefait,
Car au jour d'ai est moult crueus
Si fais geus, et moult perilleus.
Nouveles d'estranges manières
6550 Avoit cis rois durement chieres.
Ainsi l'avoit acoustumé
Rois Meniadus et usé.
Nouveles volentiers oôit.
Et dou sien à tous ceuls donnoit
Qui nouveles li aportoient,
Selonc ce qu'eles li plai soient
Et qu'eles li estoient bêles.
Moult amoit diverses nouveles.
Meïsmes à la soie gent
6560 Donnoit une somme d'argent
Le premerain qui li disoit
Nouveles k'oïes n'avoit.
Toute sa vie le maintint.
• « Pour pUis estre d'armes manier. » Ms 7539.
\
— 205 —
Quant Crompars vers la cité vint,
Quant en si divers lieu la voit,
Lors pensa que là se trairoit,
Et k'assez i a divers lieu
Pour manoir gent qui sont eskieu ;
Lor* li sambla bien que trouvé
6570 Ot lieu tout à sa volenté.
En coste I bois, lez I pendant,
Se va doucement avalant.
Iluec a voit rivière et prés.
Là s'est rois Crompars avalés
Assez près d'une fontenele
Qui clere et sourdans seur gravele
Estoit. Iluec sont arrestu ;
Jus dou cheval sont descendu.
Li rois Crompars ot enpensé
6580 Qu'il ne trairoit vers la cité
Jusqu'à tant qu'il seroit tous nuis ;
Car moult redoutoit les anuis
De plenté de gent encontrer.
Pour ce li plot à demorer.
Et moult bien enpensé avoit
Que seur son cheval pas n'iroit.
Mais à pié le passet soué ;
Car trop seroient regardé
Se seur le cheval i entroit.
6590 En tel manière fais estoit
Li chevaus que m'orrez conter ;
Car on ne doit riens trespasser
En nule estoire véritable.
Si c'on* puet faire en une fable
' Le Ms porte : com.
— 206 —
Ou en antroignes , ou en songes,
Ou en trufes, ou en mençonges.
Mais d'estoires d autorité
Doit on dire la vérité.
Sachiez que li chevaus ert tés
6600 Que de oui que il fust portés
Ne sambloit nule riens pesans,
Mais I petit ert encombrans
Pour la grandeur qui ert en lui ;
K'à porter ne grevoit nului,
Mais que les chevilletes fussent
Tornées si qu eles deûssent,
Uns petis enfes le portast
S'adroit les chevilles tornast.
Crompars lez la fontaine sist,
6610 Qui moult très volentiers veïst
Que aprochie fust la nuis ;
' Car ne li estoit pas déduis
D'iluec longuement demorer
Pour sa volenté achever.
Moult très durement souspiroit
Clarmondine, et moult s'esmaioit
Pour ce k'ert seule avoec celui
Qu ele doutoit plus que nului ;
Fol. 26 v». Car ne savoit que cil pensoit
6620 Ne où il mener la vouloit.
Mais de tant moult bien li cheï
Que droit à ce point escheï
Que Crompars fu si deshaitiez
K'à paines pot ester sor piez ;
Car, quant on mains garde s'en prent,
Vient maladie ù, plusour gent.
'A Clarmondine le dist lors.
— 207 —
— « Bêle, fait il, trestous H cors
« M'est esmeiis si durement
C630 « Que malades sui vraiement.
« Un petit me reposerai,
« Seur vo giron me coucherai ;
« Espoir tost rassouageroie
« S'un petitet dormi avoie. »
Clarmondiue li otria,
K escondire ne li osa.
Droit en son giron s'est couchiez
Crompars. Moult li douloit li chiés ;
Car maladie de chalour
6640 Li estoit prise celui jour
Entrues que Crompars là gisoit,
Clarmondiue tous jours ploroit,
Et si regretoit tout adès
Père et mère et Cléomadès.
Ses Diex moult souvent reclamoit
Selonc la loi qui lors estoit.
De lermes estoit si moillie
La rohe qu'ele avoit vestie,
Que pitiez ert à regarder.
6650 Au lés, par de devers la mer,
Vit gens venir qui reclamoient
Oisiaus, et lor loirres getoient
D'une part et d autre souvent.
S'avint adont si faitement
C'uns de lor faucons abati
Une corneille près d'iki
Où Clarmondine ert et Crompars.
Parmi mares, parmi essars,
Yenoient celé part corant
6660 Fauconnier durement huiant'.
» « Huant » Ms. 7539.
— 208 —
Cil fauconnier qui là venoient
Au roi Meniadus estoient,
Qui en rivière esbanier
Estoit venus après mengier.
Lor faucons maintenant reprirent;
Droit si que au retour se mirent.
II des fauconniers se sevrèrent
Des autres, s'avint qu'il trouvèrent
Devant aus, souz une aube espine
C670 Séant, la bêle Clarmondine.
Chascuns d'aus moult se merveilla
Dont si bêle riens venoit là.
Courtoisement Tont saluée,
Et ele, com bien avisée.
Les respont moult très doucement ;
Et li rois Crompars erranment
S'esveilla. Et lors s'est levez.
Dou mal qu'il ot fu enbrasez.
Li fauconnier moult s'esbabirent
6680 De cel home que si lait virent
Delez si très bêle pucele
K'ainc mais n'orent veti si bêle.
Au roi Crompart assez parlèrent,
De son estre li demandèrent,
Et Crompars, qui assez savoit,
Vers aus sagement se couvrpit.
Li uns d'aus à l'autre conseille.
Et dient : — « Vez ci grant merveille
« C'une femme avons ci trouvée,
6690 « La plus bêle qui aine fu née
« Ne qui naistre puisse jamais ;
« Et cis hom lez li est si îais !
— 200 —
« Dont puet veuir tele assamblée?
« Je croi miex que il Tait emblée,
« Que ce qu ele sa femme soit. »
Ainsi Tuns ù l'autre disoit.
Lors di li uns : — « Je m'en irai
« 'A mon seigneur, et li dirai
« Bien hastéement ces nouveles,
6700 « Qu eles sont diverses et bêles. »
Li autre dist que part ara
En ce que li rois li donra,
Et pour aus garder remanroit
Dusqu à tant que il renvenroit.
Et cis son gaaing li otroie.
Lors se mist tantost à la voie.
Montez fu sus I chaceôur.
Assez tost fu à son seignour.
— « Sire, fait il, nouveles sai
6710 « Par quoi de vous biau don aurai. >'
— « Or, dites donc, » ce dist li rois.
— « Sire, fait il, delez ce bois
Avons trouvé une pucele
Assez plus que nule autre bêle,
Et le plus lait home avoec li
Conques en mon eage vi.
Une chose trop desguisée
Ont là avoec aus aportée.
Ne sai pas quel chose c'estoit;
6720 « Mais, ainsi com il me sambloit.
Faite est à guise de cheval.
Iluec ai laissié Robual ',
Vostre fauconnier, pour garder.
■\
» « Robyal. « Msc. 7539.
U
— 210 —
« Et je vous sui venus conter
« Geste aventure, par I si
« Que de mon gaaing part a mi.
a Dou trouver fumes conpaignon,
« Et li gaains iert à parçon ;
« Car ainsi li ai en couvent. »
6730 Et li rois li dist erranment
Qu il li donra, n en soit doutiex,
Tel don dont chascun sera miex.
Et cil l'en a moult mercié.
Après ce n'a point detrié.
Le roi Meniadus mena
Là où son conpaignon laissa.
Mais, entrues qu'il ont demoré,
Avoit Robual tout conté
'A Crompart Testre dou pays,
6740 Qu'il ot demandé et enquis
Comment a non celé cité.
Et qui ert sires dou régné
De la terre où il ert venus.
Et cil li dist : — » Meniadus
« En ert rois et sires clamez.
« Ez ^ vous le roi parmi les prez. »
[R] obual vit le roi venant ;
Contre lui vint esperonnant.
— « Sire, fait il, par vérité,
6750 « Bien ont nostre faucon volé
Fol. 27 ro. « C'une pucele avons trouvée
« Plus bêle riens ne fu ains née.
« Sage et courtoise et bien parlant
« La trouverez, ce vous créant.
\
« Hés. » Msc. 1^9.
— 211 —
« De tant com de li ai apris,
« La lo moult en mon cuer et pris,
« Mais I home a à, conpaignon,
« Ne croi que plus lait veïst on. »
Quant Meniadus oï lot,
G760 Celé part, au plus tost qu'il pot,
S'en vint, et lors est descendus.
Droit vers Clarmondine est venus.
Courtoisement la salua.
Et Clarmondine se leva
Contre lui, son salu li rent.
'A Meniadus erranment
Sambla que de bon lieu venoit.
Mais durement se merveilloit
Où cil lais hom Tavoit trouvée,
G770 Ne pourquoi Fot là amenée.
Lors fist de sa gent en sus traire
K enquerre veut de lor afaire.
Quant sa gent furent en sus trait,
'A Crompart moult bel et atrait
Enquist trestout premièrement
Dont vient, ne où va, ne comment
Là est venus, n en quel contrée
Fu si bêle femme trouvée.
Crompars dou tout li respondi
6780 Selonc ce qu il i aferi.
De son afaire à point couvrir
Sot moult très bien à chief venir.
Meniadus li demanda
De la pucele qui ert là
S'il Tavoit tolue ou robée.
Ne sele ert sa femme espousée-
— 212 —
Et cil dist que sa femme estoit
Et que espousée Favoit ;
Et dist qu il ert fisiciens
6790 Et si estoit bons surgïens,
Et k'à Salerne aloit manoir,
Et que là vorroit remanoir ;
Car moult ert Salerne loée
Et prisie en mainte contrée'.
— « Pour ce i vorrai demorer. »
Lors prist Clarmondine à plorer,
Qu ele ne sot le meilleur faire
Ou de li nommer, ou de taire.
Meniadus Ta regardée.
6800 Moult la vit souple et esplorée.
— « Bêle, fait il, entendez çà ;
« Dites moi de cel home là
« Se vous le tenez à baron. »
— « Par mon cbief, biau Sire, je non ;
« Jà nel sera n'ainc ne le fu. »
Quant Crompars a ce entendu.
Si durement fu esbahis
Et desconfortés et marris,
K'à paines vous porroit nus dire
6810 Le grant corrous qu'il ot, ne Tire.
Bien voit k'en mençonge iert trouvez
De ce dont il fu oposez ;
' Cette ville possédait une école de médecine, qui fut fondée au
IX® siècle dans un monastère de Bénédictins, et dont l'enseignement
acquit une grande importance vers l'an 1086, grâce au médecin afri-
cain Constantin de Carthage. C'est de cette école que sortit le fameux
Tlcgimen sanitatis Salernitamim, dont les préceptes rimes constituèrent
le principal corps de doctrine médicale et hygiénique du moyen âge.
— 215 --
Bien voit que il est deceûs.
Malades fu et esmeûs ;
Car forment li touche et anoie
Que la bêle pucele noie *
Que ele sa femme n'est point.
C'est la chose qui plus li point.
Bien voit que n'a cure de lui.
6820 Moult li tournoit à grant anui
De ce qu'ele l'ot detriié .
Par paroles et pourloignié ;
De tout à deceû se tient.
Rois Meniadus avant vient ;
'A Crompart dist qu'il enveuroit ^
En son chastel, là connoistroit
Qui il ert ne de quel contrée,
Ne dont la pucele estoit née.
Car iluec plus n'en enquerroit
6830 Dusqu a tant c'u chastel seroit.
Meniadus ainsi parla
Que en son chastel Teumenra.
Là sara tout à tans adont
Que il quierent ne quel gent sont
Ne quel merveille ce puet estre.
Iluec ot palefrois en destre
C'en ot fait pour lui amener.
La damoisele fist monter
Li rois, tout errant, à sa gent
6840 Qui le firent moult liement;
Car pour la grant biauté de li
Estoient trestout esjoï.
' Nie, Le Ms. porte : « n'oie. » Foerplus loin vers 6866.
2 « Envorroit. » Ms. 7539.
— 2!/t —
Que vous iroie je contant?
Crompart firent monter errant
Sor I des chaceours le roi.
Son chevalet prist delez soi,
Car en lui grant fiance avoit
D'eschaper quant il li plairoit.
Mais de ce n'avoit nul talent;
6850 Ains pensoit en son cuer comment
Clarmondine mise r'eûst
Arrier sus son cheval de fust,
Car moult tost eschapez seroit
Se de li resaisis estoit,
Et pense que, quant la r aura,
Que mais ne la déportera
Qu'il n'en face tout son plaisir.
Quoi k'après en puist avenir.
Ne comment qu'il li viengne en gré,
6860 II en fera sa volenté ;
Et pense que mais à nul jour
N'aura vers lui pais ne amour
Pour ce que ele avoit dédite
La parole k'au roi ot dite
Quant pour sa femme la clama
Et ele dou tout le noia.
Tart en venra à repentir
Se seul à seul la puet tenir.
Mar l'a deceû n'engingnié :
6870 Ele eu aura mauvais marchié.
Tout ainsi com je vous le di,
Sont ensamble de là parti.
'A Salerne s'en retornerent.
Clarmondine moult regardèrent
Ainsi com il s'en repairoient ;
L'uns à l'autre moult en parloient ;
— 215 —
Chascuns forment s'csmerveilloit
De la graut biauté qu ele avoit.
Li rois vint dedens son chastel.
6880 Mais, oui que il soit, lait ne bel,
Clarmondine ne desplot point,
Que sa chose fu en tel point
Fol. 27 v. Selonc ce qu il ert avenu.
Fu lie que ainsi li fu.
Fors des mains Crompart se véoit,
C'ert tous li confors qu ele avoit.
Quant ou chastel furent entré,
Clarmondine, moult très soué,
Jus dou palefroi descendirent.
6890 'A chascun plot ce k'en li virent.
Liez ert qui servir la povoit,
Pour ce que si très bêle estoit.
Quant la nouvele a entendue
La mère au roi, que là venue
Ert une pucele si gente,
Entre li et sa fille Argenté
Issirent fors, pour li veôir.
Moult desiroient à savoir
S'ele ert si bêle qu'il disoient,
6900 Car nului croire n'en vouloient.
'A Clarmondine vinrent droit;
Et, quant Clarmondine les voit,
Li cuers moult li rassouaga
Que avoec femmes se trouva.
Comme sage et bien avisée,
A la mère au roi saluée,
Et sa suer, qui tantost la prist
Par la main, delez li la mist.
— 216 —
Moult près de li Ta acostée ;
6910 Car moult ert sage et avisée.
Plus que on dit ne lor avoit
Estoit bêle, ce lor sambloit.
En lor chambre l'en ont menée ;
Sage et courtoise Font trouvée
Et de bonne manière plaine.
De 11 servir chascuns se paine ;
Pour sa douce gentill manière
L ot chascuns d aus erranment chiere.
Crompars et li chevaus estoient
6920 En la sale. Là s'assambloient
Cil dou chastel communaument.
Moult se merveilloient forment
Et dou cheval et de celui
Qui avoit au cuer grant anui ;
Car bien véoit qu'il ert honnis.
Miex vousist estre mors que vis ;
Car bien vit que perdue avoit
Clarmondine ; mais ne l'auroit.
Cela li touche au cuer et cuist,
6930 Et sa maladie li nuist.
Savez qui l'assailloit forment?
Ce qu'il ne véoit tour comment
Sa chose en mauvais point ne soit.
Car, se Meniadus savoit
Comment sa besoigne est alée
Et comment il avoit trouvée
La pucele qui estoit là.
Et com faitement il l'embla
Par son malice et par sa guile
6940 Dedenz le jardin de Sébile,
Il i porroit tel chose entendre
— 217 —
Qu'il le feroit ardoir ou pendre ;
Et, se il est en prison mis,
Si rest il aussi bien honnis.
Car, se Cléomadès savoit
Qu il fust là, tantost i venroit ;
Et, se de lui estoit trouvez,
C'est passé, il seroit alez ;
Car par lui seroit test prouvé
6950 Ses mesfais et sa fausseté.
De Clarmondine repensoit
Que ele tout h plain diroit -
Kan c on li vorroit demander,
Ne feroit force dou celer.
Ne set qu il puist dire ne faire.
En mauvais point voit son afaire
Entre tourment et maladie ;
Ont sus sa santé grant envie
K'entre aus II Tassaillirent si
6960 Que en frénésie cheï.
Car anuis le fist trebuchier
Si k ains puis ne pot redrecier.
Le cuer maté, le cors vaincu
Ot, si qu'il ne sot où il fu.
Lors est li rois Meniadus
Là endroit à Crompart venus;
Car il li vorra demander
Dont il vient ne où doit aler,
Et qui la damoisele estoit
6970 Que avoec lui ainsi menoit.
Li rois moult près de lui s'est trais.
Moult très à point et moult en pais
Li a demandé et enquis
Dont il ert ne de quel pays,
N
^- 218 —
Et comment il avoit à non.
Mais cil ne dit ne o ne non.
Moult longuement à lui parla
K'ains Crompars I mot ne sonna
Qui ressamblast ne tant ne quant
6980 Ce dont il Faloit araisnant ;
Car d'anui et de maladie
Estoit cheûs en frénésie.
Et Meniadus entendoit
Que cil là le contralioit
Et que respondre ne li daigne ;
S'en ot grant ire et grant engaigne.
Lors jura sa loi erranment
Que, se tost et apertement
Ne dit ce que il li demande ,
6990 Que soufrir angoisse très grande
Li fera, et enprisouner,
Et telement enchaienner ,
Que à tart s'en repentiroit
Se il de lui plus se mokoit.
Et cil assez plus que devant
Aloit erluises respondant,
Com cil qui n ot point d'escient
Ne avis ne apensement.
Ne plus ne mains parloit com cis
7000 Cui entendemens est faillis.
Et lors le commanda à prendre
Meniadus, sans plus atendre.
Et, quant sa gent l'ont entendu,
Après ce n'ont point atendu,
Ains l'ont en la prison mené
Et fortement enprisonné.
Iluec [il] demora tous sens.
— 219 —
Tant fu destrois et ang-oisscus
D anui, de mal et de prison,
7010 Que pas ne peûst par raison
En tel point longuement durer.
Morir le convint et finer.
Ainsi diversement fma ;
Fol. 28 r». Car ses malices Fengiugna.
On dist pieça en repronvier
Que tex cuide autrui engingnier
Et faire damage et anui
Qui le fait meïsmes à lui.
Aussi dou roi Crompart avint.
70.20 Par malice à maie fin vint.
Qui malice veut maintenir
Bien doit à maie fin venir.
Ses gardes vinrent léens lors
Droit après ce que il fu mors.
Quant voient que li cors se gist,
Bien cuidierent qu il se dormist.
Entre aus forment le maneçoient
Pour ce k'esmaier le vouloient.
Li un dient c'on Tarderoit,
7030 Li autre c'on l'ecorcheroit.
De chascun estoit déjugiez.
— « Dormez vous, font il, ou veilliez?
« Sires vilains, nel celez mie,
« Dont vous vint si très bêle amie
« Que ici avez amenée?
« Bien savons que l'avez emblée ;
« Malement estes arrivez,
« Se longuement le nous celez. »
Lors sont tout entour lui venu.
— 220 —
7040 Dist luns ; — « Trop i avez geu,
« Ne faites pas ci le truant. »
Lors le drecent en son séant.
Et cil tint la teste baissie
Qui n avoit en lui point de^vie.
Li uns le chief li relevoit,
Et li autres le soustenoit ;
Li tiers disoit que mal ert fait
Que on li faisoit tant de lait.
Tantost virent que mors estoit
7050 Quant soustenir ne se povoit.
Chascuns tous esbahis en fu.
'A Meniadus sont venu.
Avoec sa mère la royne
Ert pour parler à Clarmondine.
'A merveille la regardoient
Tout cil qui là endroit estoient
Pour la très grant biauté de li.
En la chambre, trestout enmi,
S'en vinrent cil qui ont conté
7060 Que le lait home ont mort trouvé.
Si haut l'ont dit k'oyr le porent
Tout cil qui là oyr le vorrent.
De ceaus qui en la chambre furent
Plusour celé part s'en corurent.
Mort le truevent, merveille en ont.
Tout errant enterrer le font.
Clarmondine, quant l'entendi,
Durement en fist l'esmari.
En faisant samblant de plorer,
7070 Prist en son cuer à aviser
Que se vers aus se descouvroit
Jamais eschaper ne porroit.
221
Pour ce (le li nommer u'ot cure,
Qu'ele en redoutoit l'aventure,
N'ele ne revéoit comment
Peûst revenir nulement
Au lieu dont ele estoit venue.
Esbahie ert et esperdue.
Volentiers aucun tour trouvast
7080 Comment sauvement eschapast.
Se dolente ert, ne m'en merveil ;
Car seule ert et sans nul conseil
En païs divers et lointain.
Argenté la prist par la main,
Qui de li avoit grant pitié ;
Lors li a doucement priié
Par amour, qu ele ne s'esmait,
Car bien sache ele entresait
Que en sa chambre o li gerra
7090 Ne que nul mal sans li n ara.
Clarmondine moult en fu lie.
'A mains jointes moult l'en mercie,
'A genou s l'en a enclinée ;
Mais tost l'en a sus relevée
Argenté, qui moult fu courtoise.
De Clarmondine moult li poise
Que si voit de cuer à meschief;
Moult li touchoit, moult li ert grief.
Se bien la setist conseillier,
7100 Me s'en fesist gaires priier.
Meniadus lors s'avisa
Que de son estre n'enquerra
Dusqu'à tant que miex reposée
Sera; car moult sambloit* lassée.
Et, pour ce que cil mors estoit
— 222 —
Qui là amenée Favoit,
Ne la vouloit pas trop coitier * ,
Ne si tost son estre encerchier.
Mais sachiez bien certainement
7110 Que tout son cuer entièrement
Li ot Meniadus donné;
Et bien avoit jà enpensé
Que il à femme la prendroit,
Ne pour nului ne le lairoit,
Quel qu ele fust, ou povre ou riche.
Ses cuers à ce faire s'afiche ;
Car son cuer avoit jà tout pris
Amours, et en sa prison mis.
Celé prison moult li plaisoit,
7120 Car ses cuers ainsi le vouloit.
Car adont tel coustume avoient
Li grant seignor, qu'il ne chaçoient
Terre ne trésor ne avoir,
Mais que il peûssent avoir
Bêle pucele et bien taillie,
Estraite de bonne lignie;
Mais, que pour bonne fust tenue,
Ainçois fust prise toute nue,
Que ne fust une empereris
7130 Laide et lourde en fais et en dis.
Mais or n'en veut on nule avoir
Bêle ne bonne à pou d'avoir.
'A grant honnour atournoit on
Roi ou conte, duc ou baron,
Quant en tel point se marioit ;
Tous li mondes l'en gracioit.
Mais au jour d'ui passe richece
« Ne la voulait pas courroucier. » Ms. 7539.
^
— 223 —
Bonté, biauté et g-entilleco,
Si que en maint lieu est parant :
7140 ^fais de ce me tairai ataut.
Meniadus, qui espris fu
Dedenz le cuer d amoreus fu,
Ckirmondine a sa suer baillie
Qui moult de cuer l'a aaisie.
Cougié pi'ist. Lors s'en est tornés.
D'amours estoit si atornés
Fol. 28 v. Qu'ele le tenoit en ses las ;
Ce li ert déduis et soûlas.
Mais onques mais seû n'avoit
7150 Comment amours les siens menoit.
Ses cuers ne pensoit k'à amours ;
N'avoit nule pensée aillours.
La mère au roi moult honnora
Clarmondine, et moult enpensa.
Dame estoit de moult bon afaire,
Et avoit à non Bien-doit-plaire :
C'est des nous de çà en arrier.
Moult fist celé dame à prisier.
Entr'ele et Argenté honnorerent
71 GO Clarmondine, et moult enpenserent* ;
Assez plus que je ne vous di
Furent très soigneuses de li.
N'est nus cui ele n'agréast
Qui par loisir la regardast.
Dusqu'à lendemain demora
Meniadus. Lors revint là.
N'ot pas toute la nuit dormie ;
' « Empensserent. » Ma. 7539.
— 224 —
Tenu li orent conpaignie
Penser amoreus, qui souvent
7170 Ont fait veillier à mainte gent.
Amours vers li saisi le tint.
Vers la chambre sa mère vint ;
Car moult très volentiers sauroit
Qui celé damoisele estoit
Cui il avoit si enamée.
Il et sa mère l'ont mandée.
Argenté, sa suer, Tamena.
Li rois contre ele se leva.
Tout IIII en la chambre s'assirent.
7180 'A Clarmondine moult enquirent
De son estre et de son afaire.
Mais ains ne la porent atraire
'A ce que ele leur deïst
Cui ele ert : envis le feïst.
Meniadus li demanda
Dont ele ert, et dont venoit là.
Et qui estoit cil lais vilains
Qui l'avoit eiie entre mains ;
Et dou cheval, qu'il senefie,
7190 Li pria moult qu'ele li die,
Clarmondine la debonaire
Li dist : — « Sire, n'avez que faire
« De savoir si faite besoigue.
« Avoir devroie grant vergoigne
« Se je le voir vous en disoie,
« Et à envis vous mentiroie.
« Puisque vous plaist que je le die,
« Je le dirai, mais c iert folie ;
« Car moult petit me priserez
7200 « Quant la vérité en sarez. »
— 225 —
Li rois dist que savoir le veut.
— « Sire, puisque faire Testuet, »
Fait ele, « et je le vous dirai,
« Jà pour honte ue le lairai. »
Lors li a dit moult doucement :
— « Biau Sire, sachiez vraiement,
« Vers les mon s de Mongieu ' fui née:
« Ou pays m'apele on Trouvée.
a Trouvée fui je voirement,
7210 « Et, pour ce, ai non ensement.
« Ains ne conuui père ne mère
« Ne parent ne serour ne frère.
« Ne sai cui je sui, ce sachiez.
« Si m'est avenu grans meschiez
« Quant mes sires qui m'a nourrie
« Est mors, s'en sui moult esmarie.
« Povre meschine me trouva.
« Trois ans a que il m'espousa.
« 'A grant honneur m'a puis tenue,
7220 (^ Et bien chaucié et bien vestue.
« Encor pert à mon vestement
« K'assez me tenoit netement
« Mes sires, selonc son povoir.
« Si m'en doit moult li cuers doloir
« Quant j'ai perdu mon bon seignor
« Qui me portoit foi et honnor.
« Dou cheval de fust qu'il menoit
(' Vous dirai, que il en faisoit.
« Sachiez k'aius mieudres menestrés
7230 « De lui ne fu aine nul jour nés.
« Tant fu soutiex et de bon sens
' Monza, près de Milan? Comp. v. 6355.
TOM. I.
45
— 226 —
« Qu'il savoit de tous instrumens
« Quan que nus en povoit savoir.
« Assez nous gaaignoit d'avoir
« Dou cheval de fust qu'il avoit ;
« Car si bien jouer en savoit
« Que c'ert merveille à esgarder.
« Le cheval faites bien garder,
« K'encore porroit tex venir
7240 « Qai en saroit à chief venir.
« Je croi bien que moult vous plairoit
« Li jeus de lui qui en saroit.
« 'A Rome ert mes sire arrestans.
« Là estoit riches et manans.
« Assez avoit et un et el
« Si comme afiert à ménestrel.
« Là sont trestout si estrument
« Qui valent I granment d'argent:
« Harpes, rotes, gigues, violes,
7250 « Leutis, quitaires et citoles,
« Et tiupanes et micauons,
« Rubebes et salterions.
« Tabours et muses et flaios
« Y a assez, grelles et gros;
« Flahutes d'argent traversaines,
« Estives, cornes et douçaiues,
« Et d'autres instrumens assés
« Que ne vous ai pas tous nommés.
« Se j'ere là, j'es venderoie
7260 « Et de l'argent me cheviroie
(i Car de nul instrument ne sai.
« Si sui en moult très grant esmai
0 Conment en mon pays resoie.
« Un petit sai ouvrer de soie,
« Par quoi bien ma chevance eusse
« Se je en mon pays refusse.
— 227 —
'< Or vous ai dit la vérité
<( De ce que m'avez demandé.
M Seule sui et dcscoiiseillie,
7270 « S'en sui doleute et esmaïe,
« Car je me doi bieu esmaier. !>
Lors commença à lermoiier.
Li rois Ta moult bien regardée
Entrues que la chose a contée,
Et que plus li rois la véoit,
Plus l'amoit et plus la prisoit.
Dist li rois : — « Bêle douce amie,
« Geste parole ne siut mie*
Fol. 29 r». « Celé que me deïstes ier;
7280 « Car je vous oy bien noier
« Que cil pas vos barons n estoit,
« Ne jà nul jour ne le seroit.
« Or en dites vous le contraire
tt De ce k'ier vous oy retraire ;
« Car vous dites certainement
« Que sa fenme estes vraiement.
« Or ne sai pas bien de ce croire
« Laquele parole est plus voire,
« Ou celé d'ui, ou celé d'ier. »
7290 — <i Mais qu'il ne vous d[o]ie anuier, »
Fait Clarmondine, « je dirai
tf Pour quel raison ier le noiai.
u Sachiez qu'il m'avoit laidengie
« Et detirée et desachie,
« Et m'avoit durement férue ;
« Et, pour ce que il m ot batue,
» « N'ensuit mie ». Ms. 7539.
I
— 228 —
« Li dis que jel courrouceroie
« Si tost que faire le porroie.
« Ma revenjance à point me vint,
7300 « Quant à celé heure m'en souvint
« De lui en tel point renoier :
« Plus nel peûsse courroucier.
« Sachiez que mauvais gré me sai
« K'ains mon bon seignor renoiai
« Qui si souef m'a voit norrie;
« Moult en sui dolente et irie.
« Plus m'amoit que lui ne autrui,
« Mal l'ai guerredonné à lui ;
« Ce me fist sotie et enfance.
7310 « Moult en sui en grant repentance.
« 1er toute jour fu deshaitiez ;
« Chaus ert, si li douloit li chiés.
« Bien m'en deûsse estre gardée,
« Se je fusse bien avisée,
« Puis que malade le seûsse,
« Que je courroucié ne l'eiisse ;
« Car je croi bien que li corrous
« Qu'il en ot, le mist au desous,
« Par quoi mors est soudainement.
7320 Et quant Meniadus entent
Ce que Clarmondine ot conté.
Tout le retint en vérité.
Ne fist force à la mort celui.
Plus en avoit joie k'anui ;
Car à Clarmondine la gente
Avoit mise toute s'entente.
Lors pensa k'à li parleroit
Et que son pensé li diroit.
Meniadus plus ne detrie.
— 229 —
7330 Par la main blanche Ta saisie ;
Eu sus des autres un petit
Le mena seOir sus I lit ;
Vousist ou non, la fist seoir
Li roi lez lui par estouvoir '.
Quant longuement orent parlé
Et assez li ot demandé
De son afaire et de son estre
Pour savoir que ce porroit estre,
Pensa que il li requerroit
7340 S'amour, savoir qu ele diroit.
'A li parla moult longuement,
Et ele debonairement
Et sagement li respondoit,
Selonc ce qu'il li demandoit.
Sage et courtoise la trouva.
S'avint que la chose torna
'A ce qu'il li requist s'amour.
Lors ot Clarmondine paour,
Et durement fu esfréée.
7350 De delez le roi s'est levée,
Et li rois la r'assist lez lui.
— « Bêle, fait il, n'aiez anui ,
« Ne ne soiez point esperdue
'i Pour ce se je à vous me jue ;
« Ne vous devez si esfréer,
• Ici se trouvent dans le Ms. 7539 les deux vers suivants qui man-
quent dans celui de l'Arsenal :
« Moult de choses li demanda
« Que Clarmondine li cela. »
— 230 —
« Car je ne me faz fors jouer.
« 'A envis vouscourrouceroie;
« Car plus aim vo pais que la moie.
« Si ma seurpris vostre biauté
7360 « Et vostre debonaireté,
« Et la manière k'en vous voi,
« Que mon cuer et mon cors otroi
« Et mon roiaume entièrement
« Tout à vostre commandement.
« Ne sai se distes voir ou non
« Que vous Trouvée aiez à non ;
« Mais, de quel lieu que vous soiez,
« Trestout certainement sachiez
« Que ma fenme espouse serés
7370 « Et coronne d'or porterés.
« Cui que il soit, ne biau ne lait,
« Estre le convient entresait.
« Sachiez pour nului nel lairoie
« Ne soie vostre et vous moie.
« Ce ne vous quier je plus celer,
« Et, pour vous miex assetirer
« De ce que en couvent vous ai,
« Maintenant vous espouserai.
« Car mes cuers 'e m'a commandé,
7380 « Et j'en ferai tout à son gré;
« N'ainc mais riens ne me commanda
« Si à certes com ce fait a.
« Moult me tient court que vostre soie
« Et je dou tout à vous m'otroie.
« J'ai bien fait son commandement ;
« Car si ai ge amendement
« Que, se g'ere sires dou monde
« Tant com il dure à la roonde,
« Se m'a mes cuers fait tel commant,
7390 « Que j'en feroie tout autant.
— 251 —
« 'A ma dame ma mere irai ;
« Ici endroit vous laisserai. »
Quant Clarmondine Tentendi,
Moult durement s'en asoupli.
Or ne set qu ele faire puist.
Celé parole au cuer li cuist
Que Meniadus li ot dite ;
De cuer fu forment desconfite.
Meniadus sa mere apele
f 7400 Et sa suer Argenté la bêle,
Lors les atrait h une part.
— « Moult me samble de bone part
« Geste damoiselle, » fait il.
« Je sui mors et mis à essill
« Se je ne Tai. Tant vous en di
- « K'ains si bêle de li ne vi.
■ « Il n'est nus qui ne Tetist chiere,
« Tant a gracieuse manière.
« Onques si aie je santé
7410 « Ne vi fenme si à mon gré.
Fol. 29 v°. « Or vueilliez dont qu ele soit moie,
« S'il vous plaist que mariés soie;
« Dont vous i vueilliez acorder,
« Ou mais ne me quier marier.
« Puis que Diex la m'a envoiie,
« Par moi iert amée et cbierie.
« Or, alez, s'en parlez i\ li,
« Vous et ma suer, je vous en pri.
« Ma fenme sera^ c'est passé,
7420 « Vueilliez que ce soit par vo gré.
« Car qui tout le mont me donroit
« Mes cuers de li ne s'osteroit ;
« Ne place Dieu que soie tés
« Que mes cuers soit de li ostés.
— 252 —
« Et cil qui le me loëroit
« Ma vie et ma santé harroit. »
Dist la mère : — « Estes vous dervez ,
« Qui tel fenme prendre voulez
«
Que nus ne set dont ele vient? »
7430 — « Ma dame, à estre le couvient :
« Amours le veut, et je aussi.
« Or vueillez dont qu il soit ainsi ;
« Car ainsi à estre l'estuet,
« Puis ce di que amours le veut.
« Jà ne croirai jour de ma vie
« Que ne soit de gentill lignie
« Fenme en cui a tant de bonté
« Et de sens plain dumilité.
« Quoi qu ele nous face entendant,
7440 « De bon lieu vient, mon esciant. »
Meniadus dit tant leur a
Que chascune s'i acorda.
Devers Clarmondine erranment
Revinrent tout troi liement.
La mère au roi lès li assist
Clarmondine, et puis si li dist
Que ele sa fille seroit;
Car li rois ses fiex le vouloit,
Et ele aussi bien si assent.
7450 Et, quant Clarmondine Tentent,
Moult li anuie et moult li cuist,
Que ne set comment ele puist
Trouver voie pour eschaper.
Ains se lairoit le chief couper
Que ce mariage preïst.
— 233 —
Tous li cors li tramblc et frcmist ;
Volentiers qiierist aucun tour
Par quoi ele sauvast s ounour.
Clarraondine lors s'avisa
7460 Qu'ele le hors dou sens fera.
C'est dou miex qu'ele faire puet.
Puis que cis rois avoir la vuet.
Car bien pense, s'il la véoit
Dervée, pas ne laprendroit.
En ce a mis tout son assens
Qu'ele fera le hors dou sens ;
Mais ce ne sera j usqu'à tant
Qu'ele ne porra en avant.
Ainsi pensa qu'ele feroit,
7470 Car nul si bon tour ne véoit,
Et bien se prist à aviser
Que trop se porroit bien haster;
Car, se en sorsaut le faisoit.
Espoir c'on s'en apercevroit.
'A la mère au roi respondi.
— « Dame, fait ele. Dieu merci
« Que je fui à tele heure née
« Que j'ai si bonne destinée,
« Que je vieng celui à plaisir
7480 « Dont tant de bien me puet venir.
« Se je tele honnour refusoie,
« Bien sai que folie feroie.
« Quant Diex m'a donné tel chéance
« Si tost après ma meschéance,
« Je ne le quier pas refuser,
« Et je vous vorrai honnorer. »
Fait la royne : — « Bêle fille,
— 234 —
« Car dont tenroie je pour vill,
« Mon fill, se sa femme n amoie.
7490 « Je vous amerai com la moie. »
Et Clarmondine l'en mercie,
Comme sage et bien ensaignie.
Moult près de Clarmondine estoit
Argenté, et moult la conpaignoit,
Et li disoit tout autre tel.
Mais Clarmondine pense à el.
Pour aus décevoir soutilment
Parloit dou tout à leur talent.
Moult très sagement s'otria
7500 'A faire kan c'on li rouva ;
Mais tout adès estudioit
Conment miex eschaper porroit.
7510
Au roi Meniadus parla.
— « Sire, fait ele, entendez çà ;
Puis k ainsi est que me voulez,
Li grans Diex en soit aorez.
Ce doi je bien prier de cuer.
Mais je ne vorroie, à nul fuer,
Que vous feïssiez pour m'amour
Riens qui tornast à déshonneur,
Sire, ne à vous ne h moi.
Or, vous dirai raison pourquoi
Je ai ceste parole emprise.
Sachiez [que], se vous m'aviez prise '
Si tost après la mort celui
Qui m'amena ci avoec lui.
Et cui g'ere fenme espousée,
Le Ms. porte : « Sachiez se vous m'aviez prise. »
— 235 —
« Tantost courroit la renommée
« Que vous fait ocirrc l'auriez
7520 « Four ce que avoir me vouliez.
« S'en parleroiton sor nous II,
« Et mauvaise haste n'est preus.
« Laissiez ceste nouvele aprendre
« Et par tout vo pays eslendre,
« Si que tout sachent la venue
« Conment sui en vos mains venue,
« Et conment mes barons moru
« Si tost k'en la prison mis fu.
« Et ci en dedenz mousterrez
7530 « 'A vo conseil, se vous voulez,
« Que vous tel chose voulez faire .
« Espoir n'en seront pas contraire ;
« Car d'aus ne font pas mariage
« Volentiers sans conseil li sage.
« Maintes fois en a on repris
« Ceaus qui sans conseil s'i sont mis. ^^
Savez pourquoi ele disoit
Ces poins que ele ainsi moustroit?
Pour ce que volentiers quéist
7540 Aucun tour, se ele pouist.
Tant que la chose detriast.
Par quoi celé nouvele alast
Tant que Cléomadès seûst
En quel pays venue fust.
Car bien pensoit k'autel anui
Avoit pour li, qu'ele pour lui.
En tant comme cuers puet doloir
Pour grieté ne pour duel avoir.
Et que il celé part venroit
7550 « Je ne vous tenrai pas pour ville
« Puisque serez fenme mon fiU;
k
- 236 —
Se de li nouveles savoit.
Tant les tint là à parlement,
Que la mère au roi s'i assent.
Et aussi fist sa fille Argenté.
N'i a nule ne s'i assente.
Et li rois bien s'i acorda
Et dist que bien raison y a.
Li rois pria à la pucele
7560 Que plus Trouvée ne s'apele ;
Car si fais nons n'est pas plaisans,
Ne gracieus ne avenans ;
Ne ne vourroit pas que seûst
Tous li mons que trouvée fust,
Ne jà de ce ne parleroit
'A son conseil quant il venroit.
— « Sire, fait ele, autre non n'ai ;
« Ne pourquant vo plaisir ferai.
« Trouvée ainsi m'apele on.
7570 « Or vueil avoir Perdue à non ;
« Car moult diversement se mue
« Li nons de Trouvée et Perdue.
(( Ce non vueil avoir dusqu adont
« Que vostre baron vous auront
« Conseillié de ceste besoigne ;
« Car moult auroie grant vergoigne
« S'il ne vous vouloient loër
« Ce que je doi tant desirrer.
« Mais, quant ce aura pris termine,
7580 « Dont aurai je à non Royne.
« Cis nons bien plaire me devroit
« Se ainsi avenir povoit
« Que Royne fusse nommée :
« Ce seroit bonne destinée. »
— 237 —
Meniadus dist ce sera
Au plus tost qu'il onques porra.
Mais à ce nou sornon couvieut;
Car biaus sornons moult bien avient.
— « Bêle Perdue non aurez ,
7590 « Puis qu'il vous plaist. » — « C'est bien mes grez , »
Fait Clarmondine, et lors li prie
Que sans plus trois mois le detrie.
Tant li dist et tant li pria,
Que Meniadus l'otria.
Ainsi le firent que vous di.
De là endroit se départi
Meniadus. Lors a mandé
Les grands barons de son régné.
Et la mère au roi enmena
7600 Clarmondine. Moult l'onnora.
Entre li et Argenté estoient
Adès ensamble. Moult s'amoient.
De jour en jour monteplioit
La grâce que de tous avoit.
'A tous se fist la bêle amer.
Sa gent ot fait li rois mander.
Quant à Salerne venu furent
Li baron, ainsi com il durent,
Devant le roi Meniadus
7610 Est cbascuns des barons venus.
Lors lor a li rois devisé
Ce pour quoi cbascun ot mandé
De point en point, bel et adroit
La cliose ainsi qu'il la vouloit;
Et fist à tous moustrer celi
Pour cui amours le destraint; si
Que, plus la pucele véoient,
— 238 —
Plus lor plaisoit, plus la prisoient.
Et disoient que droit avoit
7620 Li rois qui prendre la vouloit,
Que vous feroie je lonc plait?
'A chascun a tant dit et fait,
Que tout li ont dit et graé
Que il face sa volenté.
Chascuns dist que, se il avoit'
X roiaumes, qu'il prenderoit
La fenme que il veut avoir,
Où tant a biauté et savoir
C'on n'en porroit plus souhaidier;
7630 Ne souhais ni auroit mestier ,
Car souhais, à tout regarder,
NI porroit de riens amender.
Ainsi chascuns li loe et dist;
Et li rois de joie en sozrist.
Cis consaus li fu bien séans
Et en son cuer douz et plaisans.
Ainsi la chose demora
Tant que li termes aprocha
K'acompli furent li troi mois.
7640 Lors vint Meniadus li rois
Tantost parler à Clarmondine,
Et li dist que ele iert royne
De Salerne ains tiers jour passé.
Lors a la bêle souzpiré ;
Car n ot nouvele qui li plaise.
IMoult fut dolente et à mesaise.
Bien set, se ele se nonmoit,
* Le Ms. porte : « Chascuns dist que se il Vavoit. »
— 239 —
Que cis à force la preodroit ;
Et, se II soi> père la rent,
7650 Ele set bien certainement
K'à Bleopatris la donra,
Et Cléomadès perdu a.
Car ses pères n en mentiroit
Pour riens, se vers lui la r avoit :
En couvent Ta à Balcabé.
Moult avoit le cuer trespensé
Qu ele ne voit en son afaire
Riens nule qui li puisse plaire.
Pour ce en son cuer s'assentoit
7660 Qu ele le hors dou sens feroit ;
Car or n'i voit ele autre tour
Que celui à sauver s'onnour,
En espoir d estre retrouvée
De celui à cui s'est donnée.
Se maintenra dervéement ;
C'est ce à quoi ele s'assent,
Qu ele ne vorroit autre avoir.
Pour nul or ne pour nul avoir,
Que Cléomadès, c'est passé :
7670 'A celui a son cuer donné.
Lors commença à regarder
Diversement, et à parler
Paroles ce devant derrière.
Tost ot muée sa manière.
Fol. 30 V». Aussi k'en sorsaut s'est levée,
Par deseure I lit s'est getée.
Lors a saisi I oreillier;
As dens le prist à depecier.
Moult diversement se maintient.
7680 Tout descire quan qu'ele tient.
— 240 —
Cil qui là furent sus saillirent
Tantost k'en si fait point la virent.
Bien cuidierent certainement
K'ele eûst perdu Tescient.
'A Clarmondine sont venu ;
Et, quant ele a le roi veû,
Par la chevece le saisi,
Si que ele li derrompi.
Et li rois, qui moult fu courtois,
7690 Li osta ses mains et ses dois
Au plus doucement que il pot,
Car nul mal faire ne li vot.
Lors acoururent sans targier
Chambellenc, vallet et huissier
Pour la noise que il oyrent.
Dedenz la chambre s'enbatirent.
Quant Clarmondine en tel point voient
Que entre leur bras la tenoient
Li rois et sa suer et sa mère,
7700 Moult lor fu la nouvele amere.
Quant il sorent le convenant
Pour quoi il laloient tenant.
Mainte lerme ot iluec plorée ;
Car tout lorent jà enamée.
Moult très doucement l'ont loiie
Pour li garder d'estre blecie.
Quant Clarmondine loiie ont,
Li plusour pour li grant duel font ;
Car chascuns cuidoit qu'ele fust
7710 En tel point que ele n'eûst
En li sens ne discrecion
Ne entendement ne raison.
Car, entrues que loiie estoit,
I
— u\ —
De mordre graiit samLlant faisoit
Après ceaus qui lez li estoient
Et qui pour son bien la teuoient.
Moult fu li rois Meniadus
Pour li dolenz et irascus.
De duel mainte lerme plora
7720 Et pour li maint souzpir geta.
Pour li fu ses cuers si iriez,
Si dolens et si corrouciez,
Qu il ne set qu il puist devenir.
Plus liet sa vie que morir.
Se li oïssiez regreter
Son non, et par raison prouver
Qu ele avoit ore non adroit,
Car Bêle ert et Perdue estoit.
— « Hé ! las ! pourquoi l'ai je perdue ?
7730 « Las! pourquoi estdou sens issue?
« Las ! dolans, pourquoi la vi je onques'
« Comme il me mescheï adonques
« Que je la vi premièrement,
« Quant je la pert si faitement!
« Vrais Diex ! se c'est par mon pechié,
« Je vous pri que aiez pitié
« De li, et si la secorés
« Et son meschief sur moi metés.
« Si m'aït Diex, je le vorroie :
7740 « Son mal miex de li porteroie. »
Ainsi Meniadus disoit.
La pucele moult regretoit.
Sachiez que moult avoit cil rois
Fin cuer et gentill et courtois.
Quant vit qu'il estoit ensement,
TOX. I.
ia
— 2-i2 —
Et qu il ne seroit autrement,
Et k'amender ne le porroit
Jusqu à. tant que à Dieu plairoit,
D'un moult courtois point s'avisa.
7750 X damoiseles arréa
Qui entour Clarmondine iront
Et nuit et jour la garderont.
Car ses cuers' point ne se desvoie
De li amer, pour riens qu'il voie;
Ains pense bien que il l'auroit
'A fenme, s'ele garissoit.
Moult fu de cuer triste et irie
Argenté, la bien ensaignie,
Pour Clarmondine, et moult forment
7760 Li anuie de ce tourment
Que il li samble que ele a.
Sa mère et li moult en pesa,
Et encore plus à son frère
Que ne fi li ne à sa mère.
Chascun jour souvent la véoient,
Mais près de li aler n'osoient ;
Car tout adès li enforçoit
Sa maladie, ce sambloit ,
Ne ne reconnoissoit nului
7770 Par samblant, eles ne autrui.
Les X femmes qui la gardoient
Grant paine en li garder metoient.
Car bien lor ot fait commander
De li soigneusement garder
Li rois ; ne pas ne l'oubliassent,
Et que chascune nuit veillassent
Devant li III ou IIII au mains.
Ainsi le firent. C'est dou mains,
— 243 —
Puisque li rois Tôt commando;
7780 Car il sera guerredoimé
Chascune d'eles largement :
Ce leur a il bien en couvent.
Une maison faire li firent
Forte et faitice, et enz la mirent,
Droit en costé la chambre Arg-ente,
Qui forment fu triste et dolente
De ce que aidier ne li pot.
Droit devant lor II chambres ot
Un petit faitis jardinet
7790 Et un trop noble praëlet
Enclos de mur fait à crestiaus :
Li lieus estoit riches et biaus.
Iluec fu mise Clarmondine ,
Qui onques nuit ne jour ne fine
De li couvrir, à son povoir.
Que on ne peûst percevoir
Qu ele eiist point d'entendement.
Moult laloient veôir souvent
Li rois et sa mère et sa suer,
7800 Qui moult erent dolent de cuer
Dou grant meschief que il véoient
Que ele avoit, si qu'il cuidoient.
Moult fu soigneusement gardée.
Mais moult ert de tous redoutée ;
Car, quan qu'ele povoit baillier,
Vouloit tout rompre et depecier.
Fol. 31 i">. Argenté i estoit soir et main;
Car volentiers meïst la main
'A li aidier, s'ele pouist.
7810 Pour ce c'en miex garde preïst
— 244 —
De li, i estoit tous les jours.
'A paine pensoit ele aillours
Que à li garder et servir ;
Car gentiex cuers ne puet mentir.
Les X femmes moult se penoient
De li servir ; car bien véoient
Que on h certes le vouloit.
Pour ce chascune s'en penoit,
Et tant de bien orent veti
7820 En celi qui en tel point fu,
Que trestout, sans commandement,
La servoient moult doucement.
En tel point que je vous devise
Fu Clarmondine, et en tel guise
Lonc tans. Mais de li or lairai.
De Cléomadès parlerai,
Qui à Sébile en tel point fu
K'avoir le cuidoient perdu
Cil et celés qui lui amoient.
7830 Ainsi à grant meschief estoient
Li dui amant que je devis.
Cléomadès ert mors et vis.
Et Clarmondine morte et vive.
Ainsi fortune à aus estrive
Que il lor vies despitoient
Et andui la mort souhaidoient.
Dont n'ai je pas jugié à tort
Si je di qu'il erent vif mort,
Quant chascuns sa vie haoit
7840 Si que la mort en convoitoit.
Un pou après ce que ravie
Fu Clarmondine, et esloignie
»
I
— 245 —
De Cléomadès son ami,
Avilit droit en ce point ainsi,
Que, quant Clarmondine assez orent
Requise au miex qu'il onques porent
Parmi la terre de Sébile,
Par maint chastel, par mainte vile,
L orent cil dou pays requise,
7850 Mais n'en orent nouvele aprise,
Ne porent rien savoir de li,
Dont moult furent triste et mari.
Lors se prirent à aviser
Cil de Sébile, et à penser
Que estre povoit devenus
Crompars, k'ainc puis ne fu veûs
Que Clarmondine fu perdue,
N'en place n'en maison n'en rue.
S'en parloient entre aus souvent
7860 Et disoient communaument
K'enz ou jardin Tavoit trouvée
Crompars, et l'en avoit portée.
Car tous jours à coustume avoit
K'en cel jardin souvent aloit
Au matin, pour herbes trouver
Pour ses malades acurer ;
Car plus i ot de bonnes herbes
Qu'il n'a entre là et Viterbes.
Lors firent requerre Crompart
7870 Et demander de mainte part
As lieus où repairier souloit.
Mais nus nouveles n'en savoit
Fors tant que puis ne fu veûs
Que cil meschiez fu avenus.
Test fu la nouvele espandue
— 246 —
Que par Crompart estoit perdue
ClarmoDdine, et tant qu il avint
Que à Cléomadès en vint
Nouveles, là où se gisoit.
7880 Car aine puis levez ne s'estoit
Que il ot perdue s'amie.
Mais, quand la nouvele ot oye,
Ses cuers tantost 11 tesmoigna
Que c'estoit voirs. Lors se leva,
Et pense que en mainte terre
Ira Clarmondine requerre,
Et par yver et par esté,
Ains qu'il n'en sache vérité.
Lors s'est Cléomadès levez,
7890 Moult maigres et moult descharnez.
Mais espoirs k'encore revoie
Clarmondine, l'ot mis en voie
De garison et de. santé.
Cis espoirs Ta moult conforté.
Par cel espoir que je devis
Fu Cléomadès tost garis.
Pour lui furent lie et joiant
En Espaigne petit et grant
De ce que il garis estoit ;
7900 Car chascuns moult le desiroit.
De sa garison firent joie
Trop plus que dire ne saroie.
Quant vit que il pot chevauchier.
Lors n'ot cure de plus targier
Que l'arréance ne pourvoie
Comment tost soit mis à la voie
De retrouver, s'il puet, celi
Pour cui amours le destraint si
p
— 247 —
Qu'il n a povoir d'aillours penser.
7910 Devant son pore vint ester,
Qui tant ert liez de son respas ,
Que dire nel saroie pas.
'A lui parla moult longuement,
Et li dist que tout plainement
Disoit chascuus par la contrée
Que rois Crompars avoit emblée
S amie dedenz le jardin
Où la laissa par mal destin.
— « Sire, fait-il, savez pourquoi
7920 « Geste chose vraiement croi?
« Pour ce que nus, se il ne fust,
« Le cheval mener ne seûst,
« Et pour ce le croi vraiement.
« Tous jours acoutuméement
« Aloit là querre ses herbées
« Crompars, toutes les matinées.
« Ainsi le tesmoigne chascuns
« Que ne s'en descorde nesuns.
« Par Crompart sui trays et mors.
7930 « Ne sai où soit pris mes confors,
« Quant par lui ai perdu celi
« Qui mon cuer enporte avoec li.
« Moult très volen tiers requerroie
« Li et mon cuer, se je savoie
« Où les peûsse retrouver.
« N'a lieu deçà ne delà mer,
« Tant soit ne divers ne lointains ,
« Que n'i alasse ; c'est dou mains,
Fol. 31 V». « Se je retrouver les cuidoie;
7940 « Et, quoi que avenir m'en dois,
« Clarmondine requerre irai.
« Tout le mont avant cercherai
— 248 —
« Que n'en sache aucune nouvele. »
Geste raison ne fu pas bêle
Au roi Marcadigas son père,
Ne à ses suers ne à sa mère.
Quant tel nouvele ont entendue,
Chascune i est errant venue ;
Car la voie li destorroient
7950 Moult volentiers, s'eles povoient.
En la chambre le roi entrèrent.
Cléomadès iluec trouvèrent
Qui au roi son père parloit.
Quand done Ynabele le voit,
Ne se pot tenir de plorer ;
Baisier l'ala et acoler.
Et li dist bien que, s'il s'en va,
Qu ele de duel pour lui morra.
Devant lui sont agenoillies
7960 Ses serours, tristes et iries.
— « Biau frère, » fonteles, « merci!
« Ne nous ociez pas ainsi.
« Mortes sonmes se en alez »
Dist Cléomadès : — « N'en parlez ;
« Se vous tant amez mon respas
« Ne ma santé, n'en parlez pas.
« N'i metez débat ne estrif
« Se ne m'amez miex mort que vif;
« Car tous mes déduis et ma joie
7970 « Gist en l'espoir k encor revoie
« Celi où maint toute bonté,
« Qui la toupace est de biauté.
« Et, pour ce, pri h mon chier père
I
- 210 —
« Et à ma douce cliicro mère,
« Que ma joie ne lor anuit
« K'en la voie sont mi déduit
« Et mi soûlas et mi délit.
« Encor g-eusse sus mon lit
« Malades, se ne fust la voie
7980 « De quoi li detris me guerroie. «
*A ce mot furent tout si mu
Que nus ni a mot respondu.
Fors que sans plus Marcadigas.
— « Biaus fiex, » fait il, « ne doutez pas,
« Car la pucele r'auerez
« S'on set que ce soit veritez
« Que Crompars l'ait ainsi emblée.
« Ains ne vit si maie jornée
« Comme le jour que il Tembla ;
7990 « Car, se je vis, il en morra,
« Et en sera toute essillie
« Sa terre , et toute sa lignie.
« De ce bien couvent vous tenrai.
« Tout maintenant envolerai
« En Bougie, pour miex savoir
« De ceste besoigne le voir ;
« Et, se c'est voirs k'emblée lait,
« Nous la r'auerons entresait,
« Et comparra sa traj^son
8000 « Rois Crompars plus k ains ne fist hom.
Cléomadès li respondi
En souzpirant. — « N'est pas ainsi,
« Sire, » fait-il. « Com vous savés,
« La coustume dou règne est tés
« De la terre le roi Crompart,
« Que il ne r iroit celé part
— 250 —
« Pour tout plain d'or ceste mai sou,
« Pour ce qu il a fait trayson.
a De sa gent seroit lapidés,
8010 « Se de trayson ert prouvés.
« Et est li jeus ainsi partis
« De li à ceaus de son pays,
« Que qui vers lui fait trayson,
« Il a perdu sans raënçon
« Entirement cors et avoir,
« Et la terre perdent li hoir.
« Et, pour ce qu'il a vers nous fait
« Trayson et vilain mesfait,
« Croi je que pour ce ni soit point.
8020 « Et si a il encore I point
« De quoi il auroit trop à faire
« Ains k'à bon chief le peûst traire,
« C'est que pais li couvient avoir
« Vers nous, ou par fin estouvoir ;
« Mais de sa terre sires n'iert
« Se dedenz VII ans pais n'aquiert
« Vers ceaus cui il mesfait aura.
a Car je fusse alez tout droit là
« Si tost comme de ci métisse,
8030 « Se ceste chose ne seûsse. «
Marcadigas moult bien savoit
La coustume ; mais il cuidoit
Son fill celé voie esloignier
Par paroles, et detriier.
Bien voit qu'il n'en venroit à chief.
Ne moustra pas tout le meschief
Que il a ou ' cuer ensenti ;
Ains vous dirai qu'il respondi.
' Le Ms. porto : « On. »
I
— 251 —
Bien aperçoit et bien entent
8040 Que ses fiex h la voie tent,
Si qu'il ne lairoit pour riens née
Que sa voie ne fust hastée.
Lors se commence h aviser
Que, puisque il s'en veut aler
Ne ne le porroit retenir,
S'en la voie devoit raorir,
Que miex vaut, à son escient,
Qu'il li doinst esclatierement
Le congié, que en retraiant.
8050 — « Biaus fiex, » fait il, « venez avant.
« Très bien me samble, à mon avis,
« Que vous lairiiez à envis
<( Le volage k'empris avez ;
« Et, puisque faire le voulez,
« Je vueil qu'il soit à vo talent,
« Par si que m'aiez en couvent
« Que dedenz cest an revenrez,
« Se loial essoigne n'avez
« De maladie ou de prison ;
8060 « Et je vous met à abandon
« Tout mon or et tout mon argent,
« Et de toute la meillor gent
« K'en mon pays prendre verrez.
« C. chevaliers i eslirez
« Trestous les plus sages de guerre
« K'eslire porrez en ma terre.
« Cil iront en vo compaignie
« Pour faire vostre commandie ;
« Et vous pri, se vous tant m'amez,
8070 « Que, se vous chevaliers trouvez
Fol. 32 ro. « Qui soient preu et de bon non.
— 232 -.
« Que de vous ne partent sans don,
« Tel qu'il afiert à fill de roi.
« Sagement et sans nul desroi,
« Alez par estrange pays,
« Et largement donnez tous dis.
« Que plus est on preus et vaillans, -
« Plus doit on estre desirans
a De donner as bons. Car largece
8080 « Siet bien avoec haute prouece ;
« Car grans princes qui preu se sent
« Se mesfait moult très durement
« S'il entrelaist à faire honneur
« Sor fiance de la valour
« Qu'il cuide en lui ; car li cuidier
« En ont maint rebouté arrier
« Qui à grant bien fussent venu ;
« Mais par cuidier sont deceû.
« Grant seigneur large, sage et preu,
8090 « Ne pueent miex faire lor preu
« Que mètre en bonne gent le leur :
« C'est li sauvement del honneur.
« Nel di pas pour ce ne soiez
« Tex que bien en doi estre liez;
« Pour ce le di que souvenans
« Soiez que ne soiez perdans
« Par fol cuidier ce que cil perdent
« Qui à l'outrecuidier s'aërdent.
« Bon fait humilité chierir
8100 « Et outrecuidance hayr ;
« Car humilitez fait haucier,
« Et outrecuidance abaissier.
« Que plus vaus, et plus t'umelies,
(( Biaus filz, cestui point pas n'oublies. »
Quant Cléomadès entend i
— 2:;5 —
Son père qui parole' ainsi,
Sachiez moult li plot durement
Que si très debonairement
Li donne del aler congié.
8110 'A genous l'en a merciié,
Et li a bien en convenant
Que il fera tout son commant ;
'A son povoir s'en penera
Par tous les lieus où il venra;
'A honnour faire iert ententiex,
De ce ne soit de riens doutiex ;
Et li promet qu'il revenra
Dedenz l'an, se essoigne n'a
De prison ou de maladie.
8120 Et Marcadigas li otrie,
Et dist, ciant tous : — « Je vous gré
a La voie à mouvoir h vo gré. »
Et Cléomadès, sans targier,
Fist son afaire apareillier.
Ainsi fu la chose arréée
Que li rois l'avoit devisée.
C. chevaliers fist li rois prendre
Qui n'estoient pas h aprendre,
Ains furent chevaliers de pris,
8130 Sage et courtois et bien apris.
Arréé furent telement
K'en l'arroi ne failli noient.
Tout kan qu'il i apartenoit
Fu pourveii bien et adroit.
Que vaurroit que plus vous diroie ?
Si tost se mirent à la voie
Que leur chose fu aprestée.
» « Parloiû. » Ms. 7539.
I
— 254 —
Là ot mainte lerme plorée.
Le jour qu'il se durent mouvoir ;
8140 Ce povez vraiement savoir.
Cléomadès, sans plus atendre,
Vint à son père congié prendre.
Et puis prist congié à sa mère
Cui la voie fu moult amere;
Congié prist à ses trois serours,
Qui, en grans cris et en grans plours
Remesent ^ Et lors s'en torna
Cléomadès; plus n'arresta.
Il et sa gent errant montèrent.
8150 Parmi Sébile trespasserent.
'A grant merveille vous venroit
Qui le duel vous deviseroit
Que cil de Sébile menoient
De ce que aler l'en véoient.
— « Hé! las! » font il, « que nous avient
« K'après tel joie tex duels vient?
« Chascuns de nous estoit si liez
« De ce que reveiens sus piez
« Celui qui, par sa grant valour,
8160 « Nous a tous montez en honnour !
« Kan k'avons eussons perdu,
« Se ne fust par lui retenu.
« Ne nous fust demoré riens née.
a Toute fust Espaigne gastée,
« Ou toute fust en mains d'autrui,
« Se ne fust la valour de lui.
« Sa grant valour nous a sauvé
« Terre et honnour et hérité ^
• « Remestrent. » Ms. 7539.
2 « Muehîes, ?ionnours et héritez. » Ms. 7593.
>
— 255 —
« Après Dieu, qui le nous donna.
8170 « Hc! las! jamais ne revenra,
« Si aura celé retrouvée
« Qui mar fu ains à nostre oes née ;
tf Car, s'il ne la puet retrouver,
« C'est noiens de son retourner.
« Selonc le cuer que en lui n,
« Jamais sans li ne retorra.
« Hé ! las ! que nous est avenu ! »
Maint cheveil tiré et rompu
Y ot, le jour qu il s'en parti,
8180 Et geté maint dolereus cri.
Là veïssiez paumes batues
Et poins tordre, par maintes rues.
Son demorer chier achetassent
Se il setissent ne cuidassent
Que ce lor petist riens aidier.
Mais ce ne lor auroit mestier.
De lor grant meschief me tairai,
Et de lor voie parlerai.
De pays en pays aloient.
8190 De la chose que il queroient
Demandoient à plusour gent.
Ainsi alerent longuement.
En mains lieus assez en enquirent;
Mais ains nouveles n'en aprirent
Qu'il prisassent une chastaigne,
Tant que il vinrent en Bretaigne.
'A Nantes II jours demorerent.
Et droit au tiers jour s'en alerent.
Anjou passèrent et le Maine ;
8200 Et si costoierent Touraine,
Tant qu'il vinrent en Normendic,
— 256 —
Une terre moult aaisie.
Fol. 32 v°. Je ne sai pas comment nommées
Estoient adont les contrées
Dont je vous faz ci mencion ;
Mais ore a chascun tel non
Que j'ai dit et que je dirai
Des autres que je nommerai.
Quant de Normendie sevrèrent,
8210 Outre en Engleterre passèrent,
Et de là droit en Gales vinrent.
Et lors le plus droit chemin tinrent
D'Escoce, qu'il porent trouver.
Tant i furent, que retorner
Lor plot ; si le firent ainsi.
Droit à Douvre sont reverti ;
Car n'orent pas conseil d'aler
Plus avant en pays de mer.
N'arresterent ne tant ne quant.
8220 Lendemain vinrent à Wissant.
Vers France ont leur voie tornée
Qui adont ert Gaule nommée.
Grant guerre avoit en ce pays.
Celé part se traioit tous dis
Cléomadès où guerre avoit,
Pour ce que vraiement savoit
Que là où les guerres estoient
Gens de plusours pays venoient.
Pour ce celé part se traioit,
8230 Que moult très volentiers sauroit
Chose dont fust resleeciez' ;
Car moult estoit despaaisiez.
» « Eesïiesciez... desap^siez. Ms. 7539.
— 257 —
Eli France fu moult bien venuz.
De plusours fu recouneûz ;
Car enz ou pays ' avoit mez.
De toutes les gens fu amez
Entour cui repairie ot onques.
Mais c estoit merveilles adonques
Comment chascuns le regardoit
8240 Pour le non qui de lui couroit ;
Car chascuns disoit que à lui
Ne devoit on mètre nului
De haute prouece à son tans,
K'en lui n'en eûst bien trois tans
Qu'il n'eûst en tout le meilleur
Que on trouvast à celui jour.
'A merveilles ert regardés
De tous, pour ce qu il estoit tés.
Et encor feroit on demain
8250 S'on savoit Tristan, ou Gavain,
Ou Lancelot, ou Percheval,
Qui en l'enqueste dou Graiil ^
Firent plusours proueces grans.
Car chascuns d'aus fu moult vaillans.
Se ne furent il pas dou conte
Cléomadès, dont je vous conte;
Car Cléomadès fu li tiers
De tous les meilleurs chevaliers
Qui ains furent de mère né ;
8260 Ce set on bien par vérité.
Or vous dirai que il faisoit
• « En ce pays. » Ms. 7539.
2 Allusion à quelques-uns des héros épiques do la Table Ronde, dont
les noms étaient déjà fort populaires à l'époque d'Adenès, et dont les
aventures avaient commencé à défrayer la littérature française depuis
la conquête de l'Angleterre parles Normands.
TOM. I. * '
_ 258 —
Par les pays où il aloit.
S'il avoit enz ou pays guerre,
Tantost se penoit de Tenquerre
Liquels avoit ou tort ou droit.
Et, quant le voir de ce savoit.
Lors se penoit de la pais faire ;
Et, se il ne povoit atraire
Les parties que pais en fust,
8270 Koi que avenir l'en deûst,
Adès vers celui se traioit
Là où le plus grant droit cuidoit.
Ainsi se maintenoit partout.
Sachiez si le doutoient moût
Cil contre cui il se metoit;
Et cil vers cui il se metoit
Cuidoit tous estre asseiirez
Que ses contens estoit alez.
Mainte guerre en fist apaibier,
8280 Et maint outrage detriier,
Et relaissier mainte folie
Qui ert emprise par envie;
Car par envie a on empris
Mainte emprise, pour tolir pris
'A aucun bon quant ert prisiez.
Encor dure, dont c'est pitiez,
Cis poins, et lonc tans a duré :
Ce pert il bien h maint régné.
Ainsi ala par mainte terre
8290 Cléomadès celi requerre
Que il vousist miex retrouver
K'en paradis sans li aler,
Se il i cuidast, après Dieu,
Avoir devant trestous son lieu.
— 259 —
En celui voiage portoit
Cléomadès, quant il s armoit,
Armes aussi noires com meure,
'A 1 blanc g-aut les dois deseure.
Or vous dirai pourquoi avoit
8300 Tés armes. Ce senefioit
Que il n'avoit de remanant
De s'amie que le seul gant
Que il euz ou jardin trouva
Là où li rois Crompars l'embla.
Or vous dirai là où metoit
Ce gant, et que il en faisoit.
Contre son cuer l'avoit liié
D'un drap linge blans deliié.
Adès nuit et jour i estoit,
8310 Mais nus, fors il, ne le savoit;
Ne ne vouloit que le seûst
Nus hom, jà tant ses privez fust.
Pluseurs fois, quant il ert couchiés,
Fu li gans de lui desliiés ;
Et, quant il desliié l'avoit,
Maintes fois la nuit le baisoit
Et le tenoit entre ses bras.
C'estoit sa vie et ses soûlas.
Se tout vous vouloie retraire
8320 L'anui de cuer et le contraire
Qu'il avoit nuit et jour tous dis,
Cis livres, qui est moult petis,
Seroit plus que la Bible grans.
Se de tout estoit recordans
Les plaintes et les dolousers,
Les souzpirs et les regreters,
Qu'il faisoit les jours et les nuis.
— 260 —
Ce seroit riote et anuis ;
Car jà del ne vous parleroie,
8330 Se tous ses meschiez vous disoie.
Ses cuers nule fois ne dormoit,
Se à Clarmondine pensoit,
Qu'il n'avoit loisir de dormir.
Tant le destraignoient souzpir.
Fol. 33 r». Moult estoit ses cors traveilliez
De ce que si ert esveiliiez
Li cuers de lui, qui nuit et jour
I pensoit adès sans séjour.
Et de ses meschiez se couvroit
8340 Devant la gent, ce qu'il povoit.
En si fait point le tans passa.
Maint divers pays trespassa,
France cercha et Alemaigne,
Duringes*, Baiviere, Bahaigne ^
Mais en Westfale ot esté
Partout, et dou lonc et dou lé,
Et parmi Sassoigne ^ et en Frise.
Ains que sa voie fust emprise
Au lez par de devers Baiviere,
8350 Tant ala avant et arrière
Que par Osteriche revint.
En celé terre tant se tint,
Que li sambla que raisons fu.
Lors se sont de là esmeû
Et s'en vinrent droit en Hongrie *,
Et de là vindrent en Prussie ^
* Thuringe.
' Bohême.
■'^ Saxe.
* » Fn Bougie. » Ms. 7539.
5 « En Persie. « Ms. 7539.
— 26i —
Quant Poulane ^ orent trespassée,
Une terre riche et pueplée.
Partout estoit moult honnorez ;
8360 Car sages estoit et senez.
Moult savoit mener sagement
Et en pais et lui et sa gent;
Car bien lor avoit commandé
Que il n'i eûst si osé
Qui mesfeïst rien ù, autrui,
Se sa gent amoient tant lui,
Courtoisement se maintenissent
Ne à nului riens ne tolissent.
Et cil ne l'oublièrent mie;
8370 Car bons sires bonne maisnie
Fait par son bon ensaignement,
Et s'en servent plus liement.
Tant alèrent, qu'il trespasserent
Le Bras Saint-Jorge ^ Lors visèrent
Quel part il vorroient torner.
Ne vous sai pas bien deviser
Comment cil bras de mer ot non
Adont; mais ainsi le claime on
Or endroit que je dit vous ai.
8380 Ne je la centime part n ai
Devisé, si me doinst Diex joie,
De ce qu'il avint en la voie
Cléomadès, lui et sa gent :
Trop i metroie longuement.
Car moult souvent se combatirent,
N'ainc à bataille ne faillirent.
Qu'il seûssent, ne loing ne près,
K'adès ne fust Cléomadès
* Pologne.
' Nom de la branche la plus méridionale du Danube.
— 262 —
Contre celui cui ert li tors,
8390 Ou gent à gent, ou cors à cors.
Se d'orphelins oïst nouvele,
Ou de dame, ou de damoisele
'A cui on vousist nul tort faire,
Tantost vouloit celé part traire,
Et s'aloit tantost pour offrir,
Pour la droiture soustenir.
Savez quel gent se combatoient
'A lui? Cil qui nel connoissoient;
Car contre lui mis ne se fust
8400 Nus hom qui bien le conneûst.
Souventes fois se combatoit.
Ainsi par le pays aloit.
De ce pour quoi ert esmeiis
Ne sot encor ne mains ne plus
Que il en savoit au mouvoir :
Ce li faisoit le cuer doloir.
Quant le Braz Saint-Jorge ot passé,
Iluec ont trois jors sejorné.
Et ont demandé et enquis
8410 La manière et lus dou pays
Là où il béent à aler.
Ainsi com m'oëz deviser,
Alerent tant k'en Grèce vinrent.
Sachiez que li Griiois se tinrent
Bien apaié, quant veû ont
Cléomadès. Grant joie en font ;
Car de sa valour bien avoient
Oy parler, et bien savoient
Que c estoit li plus preus de tous.
8420 Chascuns ert dou veôir jalons.
Miex en amoient lor pays
I
»
— 263 —
Pour ce que il i fu norris.
Grant guerre avoicnt lors li Grieu
'A I trop poissant roi caldieu '
Qui avoit à non Primouus*.
Moult avoit Griiois court tenus
Et guerroie très aigrement.
Maint grant anui et maint torment
Lor fist, et maint très grant damage,
' 8430 Pour ce que il vouloit treuage
Avoir sor aus, k ains à nul jour
N orent eii si ancissour.
Mètre les vouloit (Jesouz soi ;
Car Grieu estoient lors sans roi,
Et ert chascuns sires de lui,
Et ne tenoient riens d'autrui.
Faire leur vouloit desraison ;
Tour quéroit, par fausse ochoison,
Par quoi il fussent si sougi.
8440 S'en erent irié et marri
Li Grieu, et moult s'en esmaioient;
Car vers cel roi povoir n'avoient.
Tant estoit riches et poissans,
Malicieus et sorquerans
'A ceaus qui à lui marchissoient,
Que tout si voisin le doutoient.
Li Griiois forment honnorerent
Cléomadès. Moult se penerent
• Chaldéen. Les écrivains du moyea âge désignaient les Perses sous
]e nom de Chaldéens.
- Nom imaginaire. Peut-être aussi n'est-il qu'une altération du nom
de Priam, le poëte pouvant très-bien avoir confondu le souvenir du
siège de Troie avec celui des guerres médiques.
— 26i —
D'onnorer et lui et sa gent.
8450 'A lui vinrent moult humblement
Li plus grant seignour de la terre,
Pour aïde et conseil requerra
Encontre le roi de Caldée
Qui lor terre a [toute] gastée '
Et a envers aus guerre emprise
Par sa mauvaise convoitise,
Que il pas faire ne deiist
Se il preudons et loiaus fust.
— « Jà nous a malement grevé ;
8460 « Mais bien avons en proposé
« K'ains i laira chascuns la vie
« K'à no tans soit Grèce asservie. »
Quant Cléomadès Tentendi,
Pitié l'en prist. Lors respondi.
— « Seignour, «fait il, « ci sui venus,
<i Mais ne sui pas si pourveûs
Fol. 33 v». « Que je fusse, se je seûsse
a K'en tel point trouver vous detisse.
« Mais, tant com valoir vous porrai,
8470 a 'A ce tant pou de gent que j'ai,
a Vous aiderai à mon povoir
« De cuer et de cors et d'avoir ;
« Car la terre où je fui norris
« Devroie je moult h envis
« Veôir honnir ne abaissier,
« Se de riens li povoie aidier.
« Ne sai que je plus vous en die ;
« Car en moi ne remanra mie
« Que Grèce, où fui norri soué,
' Notre Ms. porte : « Qui lor terre a tort gastée. » Le Ms. 7539 dit
« Qui leur terre a moult esnuée. »
— 2G5 —
8480 « Perde la graut honnesteté
« Qu'ele a, et la haute nohlece.
a Mais or couvient que sans perece
« Soit emprise ceste besoigne,
« Et que chascuns nuit et jour soigne
a Par quoi très bien soit pourveiis,
« Si que tost soit seure corus
« Cis rois qui vous cuido honnir
« Et vostre pays asservir;
« Car li hom qui pert sa franchise
8490 « A moult s'onnour arrière mise. »
Et quant Griiois ont entendu
Comment il leur a respondu,
Bien virent qu'il ert chevaliers
Fins, faitis, parfais et entiers
Et de très haute enprision.
Moult l'en mercient li baron
De ce que si entièrement
Et si très esclatierement
Met lui et sa gent abandon
8500 Pour aus aidier de lor raison.
Durement Ten ont mercié
/ Et encline et gracié.
Lors li ont dit c un parlement
A Primonus pris à lor gent,
'A ce premier mardi prochain,
Es prez, desouz Mont Arestain '.
Et Cléomadès respondi
K'au parlement ira aussi,
Et loe que pas refusée
8510 Ne soit raison, mais demandée.
* Marathon. (Note de M. Paulin Paris.)
_ 266 —
Car souvent mescheôir voit on
'A cens qui refusent raison ;
Car li hom qui veut refuser
Raison, doit par droit meserrer :
Car qui raison refuse et droit,
Sachiez que il pas bien ne croit
Enz el souverain Créatour
Qui nous pourvoit et nuit et jour.
Qui son Créatour douteroit
8520 'A nului nul tort ne feroit.
Diex de plusours est pou doutez
Et creiis, dont c'est grans pitez.
Pour ce raison lor loe aprendre
Se Primonus i veut entendre.
Quant li jours dou parlement vint,
- Chascuns, si k'à lui apartint,
I vint d ambes II les parties.
Moult avoit bêles praëries
Et boschelés vers fuëillis
8530 Là où cil parlemens fu pris.
Assemblé sont. Premiers parla
-Primonus, et as Griex moustra
Se il ' ce que il demandoit
Li connoistroient là endroit
Ou il le vorroient deffendre.
Et li Griiois, sans plus atendre,
Dirent qu'il s'en conseilleroient
Et tantost Ten responderoient.
Lors se sont à une part trait.
8540 Cléomadès dist que lonc plait
IS afiert pas à celé requeste.
' « Se euls. » Ms. 7539.
— 2G7 —
La rcsponce doit estre prrstc :
— « Ou vous deffendez vo pays,
« Ou faites ce, qu'il a requis.
« Mais, se vos honnours ne gardés,
« Jamais les cors de vous u amés.
« Car cors sans honnour rien ne vaut,
« Jii tant n'iert venus de lieu haut ;
« Car garder se doit assez plus
8550 « Cil qui de haut lieu est venus
« Que cil de petite lignie;
« Et Griiois sont d aucisserie,
« Ainsi que partout tesraoigne on,
« De moult très noble extracion.
« 'A mon avis n'i a c'un tour :
« Ou morir ou sauver honnour.
« Vie sans honnour soit honnie,
« K'assez vaut miex honnour sans vie. »
Quant Cléomadès entendu
8560 Ont Griiois, h lui sont venu
Et li prient comraunaument
Qu il face et die à son talent
Et commande sa volenté.
Et il feront tout h son gré ;
Et jurent que jà ne donront
Treuage, ainçois i morront.
Cléomadès dist qu'il dira
La parole et la mousterra,
De par Griiois, roi Primonus.
8570 Tout lotroient. Levé sont sus.
Devant roi Primonus revinrent
Les parties. Coies se tinrent
Et en pais; car moult desiroient
'A savoir à quel chief torroient
— 268 —
Les besoignes de celé emprise
De quoi Primonus s aime et prise
De ce que il onques lenprist.
Chascuns se taist, nus mot ne dist ;
Et Cléomadès encommence
8580 *A parler com de grant science.
— a Sire rois, » fait il, « Primonus,
« Dont vous est cis consaus venus
« Qui Griiois voulez asservir ?
« De honteus entremés servir
« Les voulez, quant par vo haussage
« Voulez avoir d'aus treûage
« K'ains vos ancestres ne requist.
« Qui ce vous loa il mesfist.
« Maint damage lor avez fait
8590 « 'A tort, dont vous avez mesfait.
« Mais, s'a ce vouliiez entendre
« Que vous as Griex vousissiez rendre
« Leur damages entièrement,
« Et puis feïssiez serement
<i Que mais ne lor demanderiez
« Nule riens, ains lor aideriez
« De tout vo povoir contre autrui
« Qui faire leur vorroit anui,
Fol. 34 r». « Je croi que il conseil aroient
8600 « Que ce mesfait vous pardonroient;
« Ou la bataille à aus aurés.
« Prenez lequel que vous voulés
« De ces II poins, et choisissiez,
« De par Griiois, et bien sachiez .
« K'autre chose n'enporterez. »
Griiois dient c'est veritez.
Quant li rois Primonus entent
— 209 —
Que Cléomadès telement
Li a, pour Griiois, rcspondu,
8610 Moult en et le cuer irascu.
Si fu tormentez et iriez
K'à pailles pot ester sor picz.
Cléomadès moult regardoit ;
Mais ne sot pas qui il cstoit.
— « Vassal, » fait il, « or m'escoutez,
« Vous qui pour les Griiois parlez.
« Ne sai se estes chevaliers,
« Ou avocas ou amparliers ;
« Mais de par Griiois m'avez dit
8620 « Et grant outrage et grant despit.
« Je cuidoie, kant je ving ci,
« K'envers moi deûssent merci
« Requerre, mais moult en sont loing.
« De ce ne sont pas en grant soing,
« Quant de bataille m'ont semons.
t Mais, par les Diex que nous créons,
« Jamais jour n'auront pais à moi,
« Si m'auront tenu pour lor roi
« Et seront tout à moi sougi.
8630 « Ice lor créant et au ,
« Ou j'en remaindrai mors ou pris.
« D'aus sui de bataille aatis,
« Mais à moi la bataille auront
n En quel marche que il vorront. »
Ne sai que plus vous en diroie,
Ne que la chose aloigneroie.
La bataille fu devisée
En I plain, moult près de la prée
Où cil parlement ot esté.
8640' 'A quinzaine l'ont créante
— 270 —
Qu'il i seront dambes II pars.
Lors est li parlemens espars.
Quant de là furent départi
En si fait point corn je vous di,
Chascuns en son lieu s'en ala
Et se pourvit et arréa
Si qu'à tel chose apartenoit.
Li Grieu Cléomadès à droit
Honnorerent, si com il durent.
8650 Au jour de la bataille, furent
Venu sor la pièce de terre,
Arréé comme gent de guerre,
Et li Caldieu et li Griiois.
Sachiez que Primonus li rois
A voit tant de gens amenées,
Que plaines erent les valées
Et tout li plain et les montaignes,
Que de sa gent, que des estraignes ;
Car partout avoit gent mandées
8660 Par prières, et ensodées.
Près estoient II tans de gent
Que n'erent Grieu, si com j'entent.
Quels armes ot rois Primonus
Vous deviserai. Ses escus
Ert d'or à I noir olifant,
'A I ourle moult bien séant
De gueules, qui ert endentée;
Et li ourle estoit besentée
De petis besentiaus d'argent
8670 Qui moult i erent bel et gent.
Li Grieu IIII batailles oreut,
— 271 —
Si estofées que miex porcnt ' ;
Et Primouus en avoit VI
De g-ent qui erent de g-rant pris.
Savez que Cléomadès fist?
En chascune bataille mist
XX de cens ko lui amena;
Et lors as Griiois commanda
Qu il facent ce que cil diront,
8680 Et cil dient qu il le feront.
Rien ne lor vorront commander
Que il jà lor doient véer
Tant com pièce d aus durera.
Cléomadès moult agréa
Li samblans que cbascuns faisoit ;
En bon convenant les trouvoit.
Les batailles a devisées
Cléomadès, et arréées
Comment Fune après l'autre ira.
8690 La première bataille ara
Il meïsmes, k aler vouloit ,
Ainsi com devisé l'avoit ,
Au roi Primonus assambler,
Pour le miex que il set viser.
Moult chevaucboient noblement
Les batailles et sagement,
K'à paines la longueur d'un doit
Li uns d'ans l'autre ne passoit.
Li uns l'autre trop n'enpressoient,
8700 Mais si très à point chevaucboient,
C'on peiist prendre hardement
En leur noble contenement.
« Si parfetes que miex ne porent. » Ms. 7530.
— 272 —
Maint chevalier très bien monté
Et très gentement acesmé
Y ot, que d'une part, que d'autre,
Escuz as cols, lance sor fautre,
/ Et les hiaumes plantez es chiés ;
Et sor les estriers afichiés
Chevauchierent en couroi tant,
8710 Que si s alerent aprochant
Que les batailles s'entrevirent :
Sachiez que d'ambes pars frémirent.
Quant d'ambes pars veû se sont.
Au roi Primonus vint adont
Uns chevaliers qui li conta
Que Cléomadès estoit là ;
Et s'ert cil, trestout vraiement.
Qui l'autre jour, au parlement,
La parole des Griex moustra.
8720 — « Qui la nouvele en aporta
• « En vostre ost, ne vous amoit mie ;
« Car toute vostre ost esbahie
« Est de ce que ci est venus.
« Moult en est chascuns esmeûs.
« C'est li aigles des chevaliers.
« Puis ne volera volentiers
« Faucons, le jour k'aigle ait veiie.
« Ainsi est il de sa venue
« Com del aigle que veû ont
8730 « Oisel, car puis ne voleront
Fol. 34 V». « Hardiement celé journée.
« Pour ce est l'aigle comparée
« 'A lui, car sa très grant value
« Est par tout le monde seûe.
« Sachiez par lui sont esbaudi
« Li Grieu, et Caldieu abaubi.
— 273 —
« Et ce n'est mie grant merveille,
« Car sa prouece n est pareille
« 'A uule autre; ce croi, et cuit
8740 « Ce sauront li vostre ains la nuit.
« Sachiez, se pas ne Vi se tissent
« Vostre gent, plus asseur fussent.
tt Mal est fait quant le sevent ci. »
Quant li rois Tôt, tous en rougi.
Ne li furent plaisans ne bêles
'A oyr si faites nouveles ;
Car de Cléomadès avoit
Oy parler, et bien savoit
Que c'estoit de tous 11 plus preus,
8750 Et ce n'estoit mie ses preus '.
N'est merveille s'en fu dolans.
Les Griiois voit parmi les chans
Venir, qui moult les aprochoient.
En IIII batailles venoient.
Une en voit qui vers lui se trait,
Et lors pensa il entresait
Que Cléomadès i estoit
Et k'à lui vient assambler droit.
Bien vit, ce est chose passée ^
8760 K'avoir lor convient la mellée.
Lors veïssiez espiex brandir
Et sor hiaumes des mains ferir,
Pour plus fortement enformer
Le hiaume, ou pour veôir plus cler.
Bien sambloient d'armes manier.
Quant Grieu prennent à aprochier
' Son prix, son avantage.
2 « Bien voit que c'est chose aprestée. » Ms. 7539.
Toa. I. 18
— 274 —
Lors ferirent des espérons.
Devant tous, plus joins cuns faucons,
S'en vint Cléomadàs brochant
8770 En son point I espiel trenchant
Dont le premerain qu'il ferit
'A la terre mort abati[t].
Ce que il premiers assambla,
Ce fu pour ce que il pensa
Que li Grieu plus hardiement
Iroient envers leur content.
Sachiez que maint à terre en mist
Ains que ses espiex fin preïst ;
Car adonc chascuns tant gardoit
8780 Son espiel corn durer povoit,
Ou fust son glaive, ou fust ses dars,
Ivadonc ert tenus pour couars
Ou pour nices, qui ne s'aidoit
De Tun des trois tant com duroit.
Les batailles sont assamblées
De toutes pars, et ajoustées.
Or sachiez bien que celui jour
N'ot pas Cléomadès séjour;
Car moult fu la bataille fiers
8790 Et de despiteuse manière.
Caldieu en grant despit tenoient
Que li Griiois enpris avoient
Vers aus bataille à jour nommé.
Moult sont aigre et entalenté
D ambes II pars de bien ferir
Et de deffendre et d'assaillir.
Cléomadès au bran d'acier
Fist cel jour maint arçon widier.
— 275 —
Jà celé part ne se tornast
8800 Puis que il « Castele ! » escriast,
Que tous ne feïst remuer
Les rens, et frémir et branler.
Nus hom n'osoit ses coups atendre
Ne encontre lui estai rendre.
Caldieu moult forment le doutoient.
Ses coups malement ressoignoient.
Celé bataille longuement
Dura, et moult i ot de gent
Gisant par les chans estraiés,
8810 Que mors, que navrez, que bleciés.
Primonus Griiois assailloit
Forment, et « Caldée ! » escrioit ;
Car dou cors fust preus et vassaus.
Se dou caer fust vrais et loiaus I
Plus k'autres couvoiteus estoit,
Nu nului couvent ne tenoit.
Moult estoient Caldieu doutant,
Et moult s'aloient enpressant,
Ne mais les cors n'abandonnoient
8820 Si durement comme il soloient ;
Car moult les avoit mal menez
Cléomadès, et desviez '
De toutes lor batailles VI.
N'en y ot nule, au mien avis,
Où il ne fust II fois ou trois.
Ne tenoit pas en I lieu kois.
De bataille en bataille aloit.
Chascune bataille cuidoit
Que en la lour fust tout adès.
* « Desroutés. » Ms.753D.
— 276 —
8830 Tant les mena Cléomadès,
Qu'il et Grieu apertement voient
Que Caldieu se desconfisoient.
Cléomadès lors se pensa
Que vers Primonus se traira ;
Car bien pense, se pris l'avoit,
Que mais deflfense n'i auroit.
Miex le vorroit prendre k'ocire.
La teste de son cheval vire.
Lors regarda parmi Testeur,
8840 'A guise de fier poigneôur ;
Celé part prist droit à aler
Où plus tost le cuide trouver.
En la bataille Primonus
S'est Cléomadès embatus.
Toute la bataille branla
Au lez là où il i entra.
Ses coups savoit si départir,
Que cil qui se povoit partir
De lui, quant près de lui estoit,
8850 Ses Diex durement en looit.
Griiois le sivoient de près,
Qui moult erent aig»e et engrès
Que Caldieu fussent desconfit.
Cléomadès fist tant qu'il vit
Primonus, qui moult enpressez
Ert des siens et avironnez.
Quant Cléomadès veû l'a,
Trestout droit vers lui s'adreça ;
Car li chevaus sus koi séoit
8860 Grans et fors et rades estoit.
— 277 —
Maugré tous est à lui venus.
Là fu mains ruistes coups férus,
Fol. 35 r". Et mainte broigne derrompue,
Et mainte cervele espandue,
Et mains fors hiaumes descerclés.
Et mains fors escus découpés,
Et mains chevaliers abatus
'A la terre tous estendus.
Et maint cheval a vuide sele,
8870 Et trayner mainte bouele
Peûst on en maint lieu veoir.
Caldieu virent que nul povoir
As Griiois celui jour n'auront.
Les dos tornent : desconfit sont.
Cléomadès tint enbracié
Primonus, et Tôt enbronchié
Devant lui * ; et il li tendi
S espée, et li pria merci.
— « Frans hom, » fait il, « ne m ociez.
8880 u Pour Dieu, la vie me sauvez.
« Tant en aurez argent et or
« Com vous vorrez, et plus encor. »
Et Cléomadès erranment
Mist Primonus devers sa gent
Et lor commande moult et prie
Que ne li facent vilonnie ;
Et cil dient qu'il le feront.
Pris et loiié mené l'en ont.
Lors veïssiez gens enchaucier,
8890 Uns fuïr et autres chacier.
Moult fu grans li enchauceïs,
' « Devant soi. n Us. 15S9.
ï
— 278 —
Moult i avoit de gens maumis
Et de navrez et de bleciez.
Sor Caldieus* torna li meschiés ;
Car de mors tant en y avoit
Et de pris, que merveille estoit.
Liez fu qui eschaper en pot ;
Car n'en eschapa pas qui vot.
Li desconfit le champ vuidierent
8900 Et li vainqueôur enchaucierent
Tant qu'il lor sambla que bon fu ;
Lors sont arrière revenu.
Au lieu où Testour ot esté
Sont li vainqueôur retorné.
De cuer erent lie et joiant ;
De Cléomadès vont parlant,
Et dient c'onques mais ne fu
Chevaliers de plus grant vertu,
Ne qui tant peûst endurer
8910 De coups, ne tant de coups donner.
— « Diex le nous envoia, » font il,
« Pour nous geter dou grant péril
« De servage, où mis nous eûst
9 Rois Primonus, se il ne fust.
« Par son fait va nostre honnor droit,
« Qui jà dou destre lez clochoit;
« D ambes II lez fust afolce,
« Se ne fust ses cors et s'espée.
« Que Diex, qui si poissant le fist,
8920 « Soit loez, quant le nous tramist
« 'A si bon point pour nous monter
« En honnour, et de blasme oster. »
« CaUains. » Ms. 7539.
— 279 —
Ainsi li plusour cVaus disoient.
Cléomadès partout prisoieiit.
Lui et sa gcut moult honnorerent.
Celé nuit iluec demorerent,
Et leudeinain s'en départirent.
Si très tost que il le jour virent,
S'en commencierent à aler.
8930 Lor prisons en fireilt mener.
Roi Primonus en oui mené ;
En I chastel enprisonnô
L'ont Griiois bien et fortement.
Mais or vous dirai je briement
Comment celé guerre prist chief.
Au roi Primonus ert moult grief
K'ainsi li ert pris de la guerre.
Vers les Griiois fist pais requerre.
Sor ce, ce dist, se meteroit
8940 Que Cléomadès en diroit ;
Car tant de lui entendu a
Que tout son plain dit en tenra.
Et Grieu l'otroient ensement.
Et Cléomadès eutreprent
Celé besogne, et dit leur a
Que courtement son dit dira.
Jusk'à lendemain atendi ;
Onques n'i mist plus lonc detri.
Lors a tous les barons mandez,
8950 Et fu prise la seûrtez
De Primonus, que il tenroit
Ce que Cléomadès plairoit.
Cléomadès en son dit dist,
Pour ce que Primonus mesprist
Vers les Griiois premièrement,
— 280 —
K'à tous jours iretablement
Sera vers Griiois redevables
Et lor jurez et lor féables ;
Que, se nus vers aus mesfaisoit.
8960 'A son povoir lor aideroit,
Et rendroit trestout le damage
Que fait leur avoit par outrage,
Et à touz jours mais lor donroit
Tel treû qu'il deviseroit.
Et lors devisa le treû 5
Mais ne sai pas corn grans il fu,
Ne je n'en vorroie mentir.
Ainsi lor plot à assentir.
Partant, de la prison issi,
8970 Et li autre prison aussi.
Par convoitise fu cil rois
Sougis à ce tans as Griiois.
Sachiez nus ne doit convoitier.
Pour autrui grever, lui haucier ;
Et tex se cuide haucier haut
Cui à la fi[n]e li piez faut *,
Si que, quant il cuide estre el mont,
Si se trueve il el val parfont.
Et, pour ce, se doit bien garder
8980 Chascuns del autrui goulouser ;
Car qui lautrui convoite à tort,
De s'ame convoite la mort.
Et cil qui pert Tame, tout pert,
Ce doit on savoir en apert;
Et qui autrement i entent
II n'a pas vrai entendement.
Qu'à la foie pté lifaut. » Ms. 7539.
— 281 —
Ainsi fu la pais eatoréo
Que je la vous ai dcvisée.
Ku Caldée Caldieu s'en vont.
8990 De la pais lie et joiant sont ;
Selonc ce que leur ert cheu
Furent lie que ainsi lor fu.
Cléomadès lors s'avisa
K'eu Grèce plus ne remaindra;
Fol. 35 \'\ Car de la chose qu'il queroit
Nule nouvele n'entendoit
N'a estrang-es ne à privés,
Dont moult de cuer ert tormentés.
As Griex dist k'aler s'en vouloit
9000 Et que à Dieu les commandoit.
Moult en furent Griiois dolant.
Lor firent venir tout errant
Chevaus, joiaus, or et argent,
Pour donner et lui et sa gent;
Mais onques ne volt recevoir
Joiel ne trésor ne avoir.
Or vous dirai que Griiois firent.
Tout communément s'assentirent
K'à Cléomadès offerroient
9010 K'à ses besoins le serviroient
Pour garder son cors et s'onnour.
Devant lui et grant et menour
Sont venu, et offert li ont
K'à son vouloir le serviront.
Et quant li plaist que il les mant,
Car il sont tout à son commant.
Cors et avoir entirement
Offrent à son commandement,
Et dient bien que commander
TOM. r. 19
— 282 —
9020 Lor puet, et que tout sans mander
jroiit vers lui s'il a besoigue :
Ce ne lairoit pour uule essoigne.
De lui obéir se penoient
De cuer, car faire le dévoient.
Et Cléomadès sagement
Les respont, et moult doucement* ;
Et dist que il n'escondit mie
Leur service, ains les en mercie,
Comme cil qui tout bien savoit
9030 Et en cui toute honnours manoit.
Ainsi ]a chose demora,
Et Cléomadès s'en ala.
Le tiers de la gent n'avoit pas
Que li charclia Marcadigas
Ses pères, au partir d'Espaigne.
N'avoit pas o lui grant compai gne.
Moult en ot de mors demorcz
En l'estour dont oy avez,
Et sor le chemin au venir
9040 En convint il assez morir
Ou de leur mort ou en estour ;
Car faire leur convint maint tour
Et passer maint divers pays,
Ains k'en Grèce se fussent mis.
Leçon du Ms. Ib'àd. Le Mr. 175 porte : « Sagement. »
FIN DU TOME PREMIER.
TABLE DES MATIERES.
Introduction v
Cléoniadès 1
FIN DE LA TABLE DES MATIERES.
Adenet le Roi. - Li roumans de
Gléomadès*
PON ; ITUTE
OF ME^..^N_v -.. v>rUDlES
69 queens park
Toronto 5. canada
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